Entretien nocturne avec Thibault Malfoy

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Thibault Malfoy est l’auteur de Paris est un rêve érotique, un premier roman dans lequel on pénètre comme on se glisserait dans les coulisses obscures d’un cabaret flamboyant où sont, chaque nuit, agitées les ficelles qui régissent un dialogue infini entre illusion et réalité.

Le narrateur y entrevoit Cecilia, dont le corps de danseuse dévoile ses contours sculptés par la lumière projetée et obscurcit aussitôt son esprit. Elle crée en lui une obsession fascinée qui vient heurter le quotidien déjà si difficile à discipliner qu’il tente de bâtir avec sa compagne, Zoé.

La nuit et les décors construits par les insomnies engloutissent un peu plus, à chaque page, les journées du narrateur, jusqu’à ce que ni lui ni le lecteur ne puissent plus démêler ce qui relève du vécu et ce que l’imaginaire a dessiné.

Extrait :

« Je ne veux pas retourner au cabaret ; je n’y retournerai pas, j’en rêve. (…)

Au réveil, j’ai mal partout.

Hors des murs roses et noirs du cabaret, je commence à te voir partout. Une oscillation dans la foule qui craque sous mes pas, un reflet dans une vitrine, une publicité pour un maillot de bain s’évadant avec un bus : toute chose est un prétexte pour t’imaginer. (…)

Je prends ici un visage, là des hanches, et aussi ces mains, et je me débrouille pour coordonner le tout. Tu deviens une femme composite, une femme Picasso. Je m’étonne à peine de te retrouver, à doses infimes, dans d’autres corps, chez d’autres femmes, inclusions qui ne sauraient tout à fait sauver ces cristaux de leur impureté. »

Paris est un rêve érotique, de Thibault Malfoy, Editions Grasset

 

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(c) Sparks In The Eyes / Pauline Brami

 

Paris est un rêve érotique, c’est le nom du cabaret où danse Cecilia, celle dont le corps subjugue ton narrateur. As-tu passé une nuit dans un cabaret parisien pour t’imprégner de l’ambiance et créer le tien ?

J’ai passé une soirée au Crazy Horse, et la scène correspondait à peu près à l’image que je m’en étais faite en voyant le documentaire que Frederick Wiseman a consacré au cabaret. Soit un espace-temps où des danseuses interprètent, au cours de chorégraphies sophistiquées, les clichés de l’érotisme hétérosexuel : soubrette ou dominatrice, la femme n’y est jamais l’égale de l’homme. Ce dont en revanche je ne m’étais pas douté, c’est qu’il y avait également des femmes dans le public, et leur nombre n’était pas négligeable. Ce n’était pas une soirée « entre hommes » – tant mieux, rien ne m’est plus pénible que les compagnies exclusivement masculines.

Le fantasme était donc triple : exhibitionnisme de la danseuse, voyeurisme du spectateur et sentiment d’émulation chez la spectatrice (qui aimerait susciter chez son homme autant de désir). C’est ce triangle relationnel que j’ai voulu reproduire dans mon roman.

 

Au-delà de ce cabaret que nous découvrons dans ton roman, que penses-tu de l’idée selon laquelle Paris est une ville « rêvée » et « fantasmée » plus que vécue ? Une ville sur laquelle la force de l’imaginaire imprime des représentations si fortes que chaque nuit elles effacent la réalité du jour ?

Paris, comme toutes les grandes villes, se dédouble dans l’imaginaire de chacun, s’y intègre et y dérive : elle s’éloigne peu à peu de ce qu’elle est réellement. C’est ainsi que San Francisco restera une ville de hippies, même si ceux-ci l’ont depuis longtemps abandonnée aux entrepreneurs millionnaires de la Silicon Valley (faisant monter les loyers, ils provoquent des expulsions en série).

Paris restera une ville d’art et d’amour, un cliché que Woody Allen semble avoir bien assimilé dans Minuit à Paris, et qui remonte comme tu sais aux Années folles. Même si ses films sont inégaux, Woody Allen a compris que l’art valait bien la vie, qu’une fiction était parfois plus plausible que la réalité. Il n’y a que les écrivains naturalistes pour révérer autant la réalité – et encore, ce qu’ils prennent pour la réalité n’est qu’un manque d’imagination.

 

Si le narrateur semble prisonnier de ses nuits sans repos, Cecilia, quant à elle, s’y libère. Qu’apporte la nuit par rapport au jour ? Est-elle une soupape, un espace de liberté accueillant des pensées ou des actes qu’on ne tolérerait pas de jour ?

La nuit apporte des ombres où l’imagination peut se recueillir, s’épanouir. Ce qu’on ne voit pas accroche davantage notre pensée, ce qu’on devine a plus de présence que ce qui est visible. Les contrastes entre la nuit et les éclairages censés la révéler composent un espace de tensions permanentes ; tout semble alors plus intéressant.

 

Dans Paris est un rêve érotique, le narrateur dépeint à plusieurs reprises des ambiances précises et envoûtantes, qui plongent le lecteur dans une atmosphère synesthésique. Si la nuit parisienne devait être condensée en une musique ? un lieu ? une odeur ? une sensation ? une saveur ? Lesquels seraient-ce selon toi ?

Les nuits parisiennes, c’est l’odeur de transpiration en boîte, le bruit d’un verre qui se brise à la terrasse d’un café, des éclats de voix dans la rue, un homme seul qui, ayant trop bu, pisse contre un mur, s’appuyant d’une main contre lui, avant de repartir vers d’autres fêtes. Au petit matin, il ne reste que la puanteur de l’urine et le crissement du verre sous nos pas.

 

En compagnie du narrateur, on dérive du China à la Panic Room avant d’aller prendre un dernier verre à la Mécanique Ondulatoire. Quelle serait « la cartographie (…) de (t)es errances nocturnes » ?

Ces derniers temps, on me trouvait partout où l’on dansait : à l’Opéra Bastille, au Palais Garnier, au Théâtre du Châtelet et à Chaillot. Rien ne me réconforte plus que cet art muet qui exprime tant de choses avec si peu. Une leçon pour tout écrivain bavard.

 

À quelle époque aurais-tu souhaité expérimenter une nuit parisienne ? Pour quelles raisons ?

J’aimerais connaître le Paris du futur, qui ressemblerait enfin à une capitale du XXIe siècle, plus grande, plus haute, plus vivante. Mon narrateur imagine ce que serait Paris en partie submergée après la montée du niveau marin. Il manque à cette ville, je crois, une mer qui la renouvellerait sans la changer. J’aimerais vivre assez longtemps pour voir de nuit cette mer parisienne, dédoublant les lumières de grandes tours fines, dont les rez-de-chaussée s’appuieraient sur le dernier étage de nos immeubles haussmanniens enfin sous l’eau.

 

Ton narrateur évoque régulièrement son conflit avec la nuit. Est-ce pour lui le moment où toutes les velléités de la journée s’effondrent car elles n’ont pas été réalisées ? Est-ce un moment de vérité qui le confronte à ses véritables aspirations ? Ou n’y a-t-il plus véritablement de différence entre le jour et la nuit, l’une étant la continuité rêvée de l’autre ?

Mon narrateur est en effet un velléitaire – il ne sait pas ce qu’il veut. De là un mouvement de balancier qui lui donne des airs de funambule. Dans cette chorégraphie, la nuit est un décor où il se cherche.

L’Or des abeilles parisiennes

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Qu’elles soient installées en apesanteur sur les plus beaux monuments de Paris, tels l’Ecole militaire, le Musée d’Orsay, ou nichées dans le creux des douves des Invalides, les abeilles d’Audric de Campeau, apiculteur en plein cœur de Paris, butinent et badinent dans un cadre exceptionnel.

 

miel de paris audric

 

Défiant, de leur piquante nuée, quiconque oserait s’approcher, elles s’affairent inlassablement, de journées en journées, à produire un miel de la meilleure qualité qui, limpide et lunaire, se distingue par son odeur cassis et sa couleur or clair.

Lorsqu’ouverte avec délicatesse, la ruche dévoile, non sans réticence, le secret si jalousement gardé et si bien abrité de ses prouesses. Et le curieux, ébahi, saisit soudain avec quel soin, quel labeur, quelle minutie les ouvrières de la Reine produisent, patiemment, sans jamais s’arrêter, cet or liquide et sucré, destiné à nourrir la communauté lorsque l’hiver met fin aux butinages les plus acidulés.

Credits : Pauline Brami
Credits : Pauline Brami

Sans jamais s’égarer elles retrouvent toujours du chemin de leur ruche le tracé, même lorsqu’elles ont vagabondé toute la journée, à condition que celui-ci ne soit pas d’un seul mètre modifié. Si la ruche est malicieusement déplacée, c’est toute la communauté qui se retrouve perturbée.

Douées d’une organisation parfaitement bien huilée, qui n’a toujours pas dévoilé ses mystères les plus convoités, elles ont été par les humains intrigués maintes fois imitées, sans que jamais l’on ne parvienne à surpasser la perfection de leur autogestion.

Gorgée de gelée royale, la Reine surplombe, de sa fière taille, sa docile et industrieuse armée. Mais il lui arrive de s’échapper, lorsque, trop à l’étroit, elle décide d’essaimer. S’évapore alors de la ruche délaissée, une tout sauf discrète grappe qui rassemble les abeilles par milliers. Cherchant domicile ailleurs, elles jettent leur dévolu sur l’endroit où leurs téméraires exploratrices ont jugé judicieux de s’installer.

Il arrive cependant à l’essaim d’errer, et, se déposant de manière impromptue, dans des endroits où il est rarement le bienvenu, il créé alors effroi et inattendu.

Parisiennes jusqu’au bout des antennes, des jardins des Invalides elles tentèrent innocemment de profiter, mettant en fuite une cohorte de touristes effarés.

Enivrées par l’immense diversité végétale de la capitale, ne sachant plus à quel calice ni nectar se vouer tant la palette d’arômes et de senteurs est développée, les butineuses des ruches d’Audric travaillent jusqu’à ce que le soleil d’automne se soit définitivement retiré, sillonnant les parcs, les terrasses et balcons arborés d’espèces non traitées.

Affolées par tant d’opportunités, elles produisent en grande quantité, surpassant de loin leurs champêtres cousines et leur faisant regretter avoir préféré des champs la sérénité.

Exempt de pesticides et délicieusement raffiné, le miel de Paris, né de la passion d’un apiculteur entièrement dévoué, contribue à faire de notre illustre cité un lieu où nature et urbanéité cohabitent harmonieusement, sans discontinuités.

Encourageant le développement durable et préservant des abeilles aujourd’hui de toutes parts menacées, il nous rappelle à nos premiers émerveillements, à l’étonnante magie millénaire et mystérieuse de la nature, à tout ce qu’il reste d’intangible et de concret dans nos vies citadines effrénées.

Credits : Pauline Brami
Credits : Pauline Brami

Il peut être retrouvé parmi les sélections des Galeries Lafayette Gourmet et, très prochainement, à la boutique du Musée d’Orsay.

Venez découvrir Audric et ses abeilles sur leur page Facebook :

https://www.facebook.com/pages/Le-Miel-de-Paris-Audric-de-Campeau-apiculteur-%C3%A0-Paris/284845854979426

audric miel

 

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Versailles, l’Antre Solaire

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Recommandations d’ambiance musicale :

–          Deux siècles de musique à Versailles, réalisé par Olivier Simonnet en 2007

–          Lully, Passacaille d’Armide : 

           http://www.youtube.com/watch?v=RK6k0oF8OHM

–          Jean-Philippe Rameau, La Forqueray : 

           http://www.youtube.com/watch?v=q91uKmNW8js

–          François Couperin, Les barricades mystérieuses : 

            http://www.youtube.com/watch?v=8O_oeMTnn84

–          François Couperin, Leçons de Ténèbres : 

            http://www.youtube.com/watch?v=IvCXYb76iF8

–          Marin Marais, Le badinage : 

            http://www.youtube.com/watch?v=Dzw8gtqsvDM

–          Charpentier, Magnificat : 

            http://www.youtube.com/watch?v=busCmvtq0tw

–          Robert de Visée, Mascarade à la théorbe : 

            http://www.youtube.com/watch?v=E894DQJJn0s

–          Jean-Philippe Rameau, Les Indes Galantes, Air des sauvages :

           http://www.youtube.com/watch?v=3zegtH-acXE

 

Credits : EPV / Thomas Garnier
Credits : EPV / Thomas Garnier

Quel endroit autre que Versailles peut prétendre avoir réuni tant de grandes figures de l’histoire ? Tant d’artistes ? Tant d’intrigues et de passion au même endroit ?

Le château de Versailles, lieu de culture, lieu d’idées, lieu d’échanges, a rayonné bien au-delà des frontières de la France, dans l’Europe entière, qui, les yeux rivés sur cet antre solaire, ne savait que faire pour rivaliser de créativité.

Comment imaginer qu’au même lieu, à la même époque, furent réunis autour du plus grand roi du monde, des jardiniers-paysagistes comme Le Nôtre, assez exceptionnels pour marquer l’art de penser la nature à jamais, des architectes comme Le Vau ou Hardouin-Mansart, capables de dessiner les plus beaux espaces de la terre, des peintres comme Le Brun, Mignard, Poussin, des écrivains tels Corneille, Molière, Racine, Boileau, La Fontaine, Mme de Sévigné, Perrault, La Bruyère, Saint-Simon, LaRochefoucauld, ayant manié comme personne les plus beaux ornements de la langue française, des philosophes comme Descartes, Leibniz, ainsi que des musiciens comme Lully, Couperin, Rameau et tant d’autres !

Credits - Elise Marie Allonas
Credits – Elise Marie Allonas

Versailles est entièrement né d’un rêve, d’une unique volonté, de l’idée fantastique que s’en faisait un seul homme, Louis XIV. Versailles est un palais fruit de son seul désir, un lieu bien à lui, un lieu miroir de ses envies, de ses aspirations et de ses ambitions, un lieu où aucun de ses ancêtres n’a imprimé, avant lui, son goût, sa marque, ses passions, comme c’est le cas au Louvre, à Fontainebleau ou à Saint-Germain. A personne exceptionnelle, château exceptionnel. Louis XIV n’allait certainement pas se contenter de reprendre l’habitat de l’un de ceux qui l’ont, sur le trône, précédé.

Versailles existait avant l’accession au pouvoir du roi Louis XIV. C’était alors un modeste relais de chasse construit par Louis XIII qui aimait s’y réfugier pour échapper à l’étouffante cour qui s’entassait au palais du Louvre et y pratiquer en toute liberté sa passion pour la chasse. L’ambassadeur de Venise, moqueur, l’avait qualifié de « piccola casa per ricreazione », « petite maison de divertissement » absolument indigne d’un souverain de France et de sa grandeur. Entouré de marécages, situé sur une butte venteuse au milieu d’une nature hostile, le refuge fut tout de même agrandi, au fil des années, jusqu’à devenir un petit château de brique rouge, toujours aussi insignifiant. Doté d’une esquisse de jardins peu convaincante, rien ne le prédestinait à devenir le centre de l’Europe, le palais du soleil.

EPV / Christian Milet
EPV / Christian Milet

Alors pourquoi Louis XIV a-t-il, après le décès de son père, jeté son dévolu sur Versailles pour y construire son immense demeure et la résidence de toute sa cour, faisant fi des réticences de Colbert ? A quels desseins le roi cherchait-il à répondre en  décidant d’entreprendre des travaux colossaux pour transformer le refuge en palais grandiose ?

Versailles répond à trois désirs souverains et indiscutables : celui du fier plaisir de contraindre la nature ingrate pour y faire émerger une œuvre merveille, entièrement personnelle ; celui de surveiller étroitement les grands seigneurs de France et de les avoir tous réunis sous le joug de son regard ; celui, enfin, de magnifier la gloire royale, d’en faire un miroir, un livre de son œuvre.

versailles grille

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Versailles ou le fier et superbe plaisir de contraindre la nature

Versailles a été érigé contre vents et marécages, dans un lieu nullement destiné à recevoir pareil palais. Colbert était d’ailleurs farouchement opposé à ce projet, bien trop déraisonné pour sa constante et prudente rationalité. Versailles est donc l’entier résultat de la seule volonté du roi Louis XIV, farouchement déterminé à aller au bout de ses idées.

Le mystère continue cependant à planer sur les raisons exactes ayant décidé Louis à XIV à entreprendre, à Versailles, un si colossal chantier. On peut cependant soupçonner, en se basant sur la date de commencement des travaux, assez révélatrice – 1661 – que l’arrestation de Fouquet ait joué un rôle déterminant dans la volonté du roi de posséder une création architecturale et paysagère entièrement personnelle, à l’image de Vaux-le-Vicomte, la splendide demeure du surintendant déchu.

Un roi qui commençait son règne en supprimant la figure de Premier ministre, en remodelant les Conseils, en écartant sa mère, la reine Anne d’Autriche, et en imposant une manière personnelle de gouverner ne pouvait se satisfaire des châteaux où ses prédécesseurs avaient tant imposé leurs marques et se devait de créer une demeure unique, à son image, à sa hauteur, dont la beauté, la perfection et la grandeur surpasseraient en tous points celles des autres demeures.

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Château de Vaux-le-Vicomte

L’influence de Fouquet se lit encore plus précisément dans le choix, par Louis XIV, du trio qui façonna Versailles : l’architecte Le Vau, qui avait brillé d’idées et d’innovations à Vaux-le-Vicomte fut immédiatement embauché à Versailles, de même que le peintre Le Brun, à l’origine des décors fastueux du palais de Fouquet, et le jardinier Le Nôtre qui y avait révolutionné l’art des jardins. Le roi racheta également une bonne partie du mobilier ainsi que des tapisseries de son surintendant écarté, et confisqua les arbrisseaux de son orangerie pour peupler la sienne.

L'Orangerie de Versailles
L’Orangerie de Versailles

Outre Fouquet, Louis XIV a pu être guidé vers le refuge de son père par ses passions : celle de la chasse – les forêts de Versailles avaient la réputation d’être particulièrement giboyeuses – mais également celle de la galanterie, car le petit château, perdu dans cette nature encore préservée, représentait la cachette parfaite pour inaugurer le « règne des amours » et honorer de sa passion la fragile Louise de la Vallière que son goût préférait à la pieuse reine Marie-Thérèse.

Ni la nature ingrate ni Colbert ne purent donc longtemps s’opposer aux désirs de Louis Dieudonné. Il ordonna la mobilisation de plus de 500 hommes pour transporter la terre, niveler le terrain pour permettre à Le Nôtre d’y déployer tout son art et de créer une perspective d’une amplitude unique et étourdissante.

Avant d’être un palais, Versailles fut un splendide jardin, entièrement façonné de la main de l’homme. Pressé d’obtenir ce qu’il désirait, Louis XIV ne pouvait envisager de se plier aux délais imposés par la nature et ordonna que l’on fasse venir des arbres déjà adultes dont on n’aurait pas à attendre la croissance. Il demanda également à ce que l’on créât, partout, des bassins et des canaux pour assécher un sol naturellement humide et marécageux.

Le roi ne cessa jamais de chercher à contourner les contraintes naturelles, voulant étendre son pouvoir grandissant sur le royaume et l’Europe à la nature elle-même. L’exemple le plus probant fut sans nul doute les efforts considérables qu’il entreprit constamment pour améliorer l’alimentation de Versailles en eau, dans le seul et unique dessein d’impression ses invités par le spectacle de ses fontaines uniques en Europe.

Il fit d’abord construire 170km de rigoles et 40km d’aqueducs souterrains, mais cela ne suffit pas à assurer la pression et la quantité d’eau nécessaires à la multiplication et à la complexification des nombreux jeux d’eau du parc, l’imagination et la créativité humaine courant loin devant ce qu’il était alors possible de réaliser techniquement.

La quête d’une pression suffisante devint alors une véritable obsession royale, à tel point qu’en 1673, alors qu’il se trouvait sur le front de Hollande, encerclé de troupes et de canons, le roi écrivit à Colbert ces quelques lignes surprenantes : « Il faut faire en sorte que les pompes de Versailles aillent bien. Que lorsque j’arriverais je les trouve en état de ne pas me donner du chagrin en se rompant à tout moment ».

Mais la conquête de l’Europe se révéla être plus aidée que celle de la nature et de ses éléments. Ne supportant plus de voir le jet d’eau d’une fontaine faiblir et vaciller lorsque l’on venait à en allumer une autre, le roi ordonna que l’on consulte mathématiciens et ingénieurs pour améliorer les techniques de pompage. On captura et détourna toutes les sources de la région. On alla même jusqu’à construire une énorme pompe sur la Seine, la fameuse machine de Marly. On tenta également de contourner l’Eure, dans les années 1684-1686, en mobilisant 32 000 hommes pour construire l’aqueduc de Maintenon. Toutes ces expériences, démesurément ridicules, réalisées au grand dam de Colbert, se soldèrent par un vaste échec.

La machine de Marly
La machine de Marly

Si l’ambition nourrie par le roi Louis XIV pour ses jardins était sans limite, c’est qu’il souhaitait que ceux-ci compensent la petite taille du relais de chasse de son père. La splendeur, l’immensité, la créativité des jardins devaient faire oublier à ses invités la modestie de la demeure, et accueillir les centaines de convives que celle-ci n’était pas en mesure d’accueillir.

Le premier Versailles fut donc celui des fêtes de plein air enchanteresses où, parmi les fontaines, avec, pour décor naturel, la perspective du grand canal, on donnait les pièces de Molière, on se régalait des fruits qui débordaient des coupelles et l’on admirait, des plus belles femmes d’Europe, les robes de soie et de dentelles, comme lors de la fête des Plaisirs de l’île enchantée en 1664, qui dura plus d’une semaine et fut entièrement organisée en l’honneur de Louise de la Vallière.

Fête des plaisirs de l'Ile Enchantée en 1664 - Théâtre dressé au milieu du grand étang - Gravure d'Israël Silvestre
Fête des plaisirs de l’Ile Enchantée en 1664 – Théâtre dressé au milieu du grand étang – Gravure d’Israël Silvestre

Le gros œuvre des travaux concernant le château en lui-même s’étala sur plus de cinquante ans. Versailles ne cessa, tout au long du règne de Louis XIV, d’être un grand chantier. Plusieurs générations de bâtisseurs s’y succédèrent et la princesse Palatine, seconde épouse de Monsieur, aimait déclarer qu’« Il n’y a pas un endroit, à Versailles, qui n’ait été modifié dix fois ».

Mais revenons à notre interrogation de départ, pourquoi Versailles ?

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Versailles, théâtre du roi

Louis XIV se voulait fédérateur, solaire. Toutes et tous devaient être rassemblés sous sa lumière, qu’il s’agisse de l’administration royale ou de l’aristocratie, que le roi souhaitait constamment avoir sous son attentif regard.

Au début du règne de Louis XIV, la cour, traditionnellement itinérante, continuait à se déplacer de château en château au gré des saisons. Un rythme nomade qui engendrait de considérables coûts d’administration en multipliant les courriers, retardant ainsi les ordres et leur exécution. Or, le développement constant de l’administration et de l’organisation du territoire français, sous le règne de Louis XIV, n’autorisait plus cette errance et cette instabilité permanente.

Mais la France n’était pas la seule entité que le roi avait à cœur de domestiquer, d’organiser et de surveiller. Il souhaitait que la cour toute entière se range également sous son joug et que les aristocrates malcontents n’aient plus la possibilité de fomenter, dans leurs terres lointaines, les complots qui avaient il y a si peu de temps menés à cette Fronde qui l’avait tant fait souffrir enfant.

Le roi préférait voir ses courtisans se battre pour avoir le privilège à la fois sublime et ridicule de tenir son bougeoir lors du coucher plutôt que pour prendre la tête d’un bataillon destiné à le destituer. Le changement d’échelle qu’il entreprit sous son règne fut considérable : il décida que désormais, les faveurs accordées à l’un ou à l’autre relèveraient des affaires de la vie courante, sans conséquences politiques. Il s’agirait, par exemple, du droit de l’accompagner, avec ses proches, à Marly, ou encore, de celui d’obtenir un appartement à Versailles, plus ou moins proche de l’aile centrale dans laquelle se trouvait la chambre royale. Et cela fonctionna à merveille, les aristocrates se hâtèrent de se plier aux désirs royaux pour obtenir ces nouvelles marques de distinction de toutes pièces créées. Et tout son règne durant, le roi n’eut à souffrir nulle tentative d’attentat, contrairement à ses prédécesseurs et à ses successeurs.

Versailles offrait donc à Louis XIV la possibilité de parvenir à ses desseins : bâtir de toutes pièces une création entièrement personnelle, disposer d’espace pour stabiliser l’administration et accueillir toute la noblesse du royaume dans une ville royale qui ne cessa de s’étendre par l’édification d’hôtels particuliers répondant à des critères bien particuliers, dont celui de ne pas dépasser la hauteur d’un étage et d’un comble afin de ne pas gêner la vue du roi et de la Cour à Versailles.

Désormais, tous savaient que le centre de l’Etat, voire de l’Europe, était Versailles, et que pour obtenir une charge, une faveur ou une réponse à ses demandes, c’est à Versailles, et nulle part ailleurs, qu’il fallait être.

Credits : Elise Marie Allonas
Credits : Elise Marie Allonas

Les plus chanceux jouissaient du privilège suprême d’avoir à leur disposition un logement au sein même du château, indispensable pour changer de tenue plusieurs fois par jour et faire au mieux au roi la cour. Cependant, obtenir cet honneur, accordé ou refusé par le seul souverain, nécessitait assiduité et totale soumission.

Désormais, exister, c’était vivre auprès du roi. Car celui que le roi ne voit pas n’existe pas. Saint-Simon écrit ainsi dans ses Mémoires : « C’était un démérite aux uns de ne faire pas de la cour son séjour ordinaire, aux autres d’y venir rarement, et une disgrâce sûre pour qui n’y venait jamais ». En effet, lorsque le roi déclarait « C’est quelqu’un que je ne vois jamais à Versailles », ces quelques mots retentissaient comme une disqualification. A Versailles, il faut se distinguer, se faire voir et être vue sur le passage du roi, lorsqu’il traverse la grande galerie pour se rendre à la messe, ou lors des cérémonies.

EPV / Christian-Milet
EPV / Christian-Milet

En une génération, les seigneurs furent métamorphosés en courtisans serviles. Une haute naissance n’était désormais plus suffisante pour obtenir, par exemple, un logement confortable à Versailles : il fallait faire sa cour. Dans les nuances infinies de la disgrâce, perdre son logement à Versailles était une mortification redoutée, dont savait habilement jouer le souverain.

Le roi apprit de la Fronde qu’il fallait écarter les grands seigneurs de l’instance du gouvernement. Les représentants des grands lignages étaient donc interdits d’aborder tout sujet politique à Versailles. On parle de jeux, de divertissements, on raconte les derniers commérages et l’on se dévoue au souverain, mais l’on n’aborde pas le sujet de l’Etat.

Louis XIV va perfectionner et pousser à bout le système de la Cour, encourageant les jeux de jalousie, la compétition pour les faveurs qu’il est seul à dispenser.

Ainsi, La Fontaine écrit, dans Les obsèques de la Lionne

« Je définis la cour un pays où les gens,

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu’il plaît au prince ou, s’ils ne peuvent l’être,

Tâchent au moins de le paraître.

Peuple caméléon, peuple singe du maître,

On dirait qu’un esprit anime mille corps :

C’est bien là que les gens sont de simples ressorts »

Le mouvement programmé, déterminé, réglé du ressort rappelle qu’à Versailles, tout est actionné d’en haut par le souverain, créateur d’un décor dans lequel rien n’est laissé au hasard et tout est calculé pour obtenir l’effet recherché.

Un décor de théâtre, dans lequel Louis XIV est metteur en scène et acteur principal. Un décor miroir, qui reflète l’image que le roi souhaite donner de lui-même et donc, de l’Etat.

Credits : Elise Marie Allonas
Credits : Elise Marie Allonas

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Versailles, miroir de la propagande royale

Versailles est le miroir de la propagande royale, un véritable livre architectural dont chaque détail vient servir la gloire absolue de son créateur.

Credits : Elise Marie Allonas
Credits : Elise Marie Allonas

Le palais est tout entier investi par la symbolique solaire, astre autour duquel gravite toutes les planètes. La chambre du roi, située au centre du château, donne d’ailleurs sur l’Est, là où se lève le soleil, tandis que l’année centrale des jardins de Versailles, prolongée par le grand canal, suit la course du soleil, d’Est en Ouest.

Entrevue du lit royal, séparé du monde par une balustrade d'or.
Entrevue du lit royal, séparé du monde par une balustrade d’or. Le célèbre lit, dont les motifs ont été choisis par Louis XIV, et où avaient lieu les cérémonies du lever et du coucher. Le roi rendit ici son dernier soupir, le 1er septembre 1715.

Le lit du roi est tourné vers la ville de Versailles, qui s’organise autour de trois grands axes qui se rejoignent devant la grille d’entrée du château, face au regard souverain. La Salle du Conseil, espace de décision politique du pouvoir royal dont les décisions rayonnent ensuite à travers tout le royaume, jouxte la chambre du roi soleil.

Versailles fut à la fois le lieu où s’exerçait le pouvoir absolu, et le lieu où ce pouvoir absolu fut représenté.

Dans la galerie des glaces, espace clé du château, la peinture centrale n’est autre que celle portant la légende « Le roi gouverne par lui-même », représentant Louis XIV, la main posée sur le timon d’un navire, seul capitaine à bord du grand vaisseau de l’Etat.

Véritable manifeste politique économique, la galerie des glaces, destinée à créer l’admiration de tous, affiche, aux yeux du monde entier, la grandeur du royaume de France. Ses miroirs, d’une blancheur et d’une taille remarquable pour l’époque, prouvent à Murano et Venise que désormais, les manufactures de verre du royaume, installées à Saint-Gobain, égalent voire surpassent leur artisanat.

Ses peintures délaissent les héros de la mythologie, au profit des exploits, largement exagérés, d’un roi suffisamment sûr de sa gloire pour pouvoir se passer d’Apollon et d’Hercule, les reléguant définitivement au passé.

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Son ampleur inédite pour l’époque et surtout, ses dix-sept grandes fenêtres laissant entrer la clarté et le soleil, font vantent la prospérité du pays ainsi que de la paix dont celui-ci jouit : plus besoin d’épais murs d’enceinte et de donjons, grâce aux fortifications de Vauban, le territoire est désormais en sécurité et l’on peut laisser libre cours aux goûts les plus exquis pour construire de nouveaux palais n’ayant plus à se soumettre aux impératifs de la défense.

Les jardins de Versailles, eux aussi ouverts sur l’infini, à la différence du jardin médiéval, qui était un espace clos, invitent à conquérir la nature lointaine, celle qui n’a pas encore été domestiquée, comme autant de territoires qui se plièrent, tout au long du règne de Louis XIV, sous le joug du pouvoir absolu.

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Credits : Elise Marie Allonas

Lumières du grand nord

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Crépusculaire Laponie, l’une des dernières terres presque sauvages d’Europe… La parcourir, c’est s’exposer à la lumière néonisante de son soleil lunaire…C’est aller de collines parsemées de baies en montagnes nues, de rivières paisibles en rapides déchaînés.

Soleil polaire et lumière blanche - Credits : Elise Marie Allonas
Soleil polaire et lumière blanche – Credits : Elise Marie Allonas

Du haut de ses sommets, des dizaines de lacs brillent comme des miroirs, à perte de vue. Et il n’y a qu’à se baisser pour cueillir de quoi se nourrir tout au long d’une promenade : myrtilles sauvages, airelles ou mûres sucrées…

Le soleil, bas et pâle, éclaire d’une faible lueur les petites maisons et églises de bois peint. Sa lumière est blafarde, éblouissante, dénudante : elle n’autorise aucun secret, aucune cachotterie.

L’astre magistral ne fait que de rares apparition, et, théâtral, ne se couche jamais sans un spectaculaire salut, qui illumine le ciel d’un vert fluorescent, d’un violet électrique, d’un rose rougeoyant ou d’un orange puissant.

Fugaces, les aurores boréales habillent le ciel de teintes que l’œil, fasciné et paralysé par cette fragile beauté, imagine plus volontiers émaner d’une explosion chimique que d’un phénomène naturel aussi éphémère que magique.

Aurore Boréale - Grand Nord
Aurore Boréale – Grand Nord

Attirées et capturées par les champs magnétiques des pôles nord et sud, les particules contenues par les vents solaires descendent en une chute forcenée vers la Terre, accumulant, dans leur folle course de vitesse, une énergie suffisante pour que se libèrent, au contact de l’azote et de l’oxygène présents dans l’atmosphère, une pluie de photons. De ces rencontres explosives naissent draperies et arcs d’une lumière fabuleusement fluorescente.

La lumière rougeoyante du néon naît selon un principe similaire : celui de la rencontre d’un gaz rare dont les électrons, excités par l’électricité, libèrent suffisamment d’énergie pour émettre une explosion de photons et allumer le néon.

* * *

Les vents solaires passés, il est alors temps de reprendre son vélo, de refaire, une dernière fois, le tour du petit lac qui s’étend paisiblement le long de la route principale du village, puis de rentrer se glisser dans le traditionnel sauna de pierres chaudes, avant de déguster un saumon mariné à l’aneth en regardant les bateaux flotter paisiblement sur des eaux parsemées de lumières étoilées.

La Laponie, c’est un art de vivre, un choix, celui de l’amour de la nature, de la fascination pour ses trésors et ses ressources. Le choix d’un isolement, peut-être, mais d’un isolement splendide, au milieu des forêts, des élans, des ours, des aurores boréales et des odeurs de pins.

Bienvenue dans le Grand Nord !

Inspiré d’une épopée en Laponie suédoise et des paisibles soirées d’automne passées à Arvidsjaur.

Welcome to fabulous Las Vegas – Ville-néon fantasmagorique

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La capitale du néon est sans nul doute, Las Vegas, une véritable cité du vice, perdue au milieu des montagnes arides et hostiles du désert Mohave dans le Nevada, traversée par un immense ruban de lumières tapageuses : le Strip. Ce gigantesque parc d’attraction pour adultes flamboyant comme un feu de cheminée en plein hiver, comme un diamant scintillant enclavé dans la roche, attire le regard du voyageur endormi contre le hublot de l’avion qui se pose.

Credits : Ville Miettinen
Credits : Ville Miettinen

La curiosité de découvrir la ville la plus folle et la plus fantaisiste du monde l’emporte immédiatement sur la fatigue du vol. Le voyageur se presse de sortir, dans la chaleur moite du désert, et de découvrir un aéroport déjà envahi par les clinquantes machines à sous, prêtes à transformer l’ennui ambiant de ceux qui patientent avant le départ en un dernier sursaut d’excitation.

Nul besoin, pour notre voyageur, de faire l’usage d’une carte ou d’un GPS pour trouver le chemin du Strip, dont les lumières sont si vives qu’il y ferait presque jour en pleine nuit. Impossible, ici, de ne pas s’émerveiller devant ce que la folie humaine a pu construire de plus loufoque et plus démesuré.

Un château écossais enchanté fait face à une reproduction pas si miniature que cela de l’Empire State Building, entouré d’un grand huit vertigineux, de la pyramide de Gizeh, du Sphinx de Louxor, de la Victoire de Samothrace ou encore de la tour Eiffel.

Et partout des néons, rouges, jaunes, blancs, roses ou violets, invitent à entrer, à jouer, à regarder.

The Strip Neon Lights
The Strip Neon Lights

Notre voyageur ne sait plus où aller, plongé dans un infini tourbillon où seul le plaisir semble compter, les yeux grands ouverts comme ceux d’un enfant dans un magasin de jouets. Toutes les enseignes lumineuses l’appellent, il va de folie en émerveillement, il sent que la nuit va être infinie et qu’on ne lui a pas menti, Vegas est bien celle qui dort le jour. Où ira-t-il ce soir ? Suivra-t-il l’un de ces bus-limos vitré et tapissé de néons roses dans lequel se dénudent des filles qui invitent à les suivre ? Se retrouvera-t-il, au petit matin, dans le lit d’une inconnue, la bague au doigt après un passage déjà oublié dans l’une des wedding chapels miteuse alignées le long des avenues secondaires de la ville, où se pressent en riant les foules alcoolisées et les badauds désargentés ? Ira-t-il s’asseoir à la roulette et regarder, avec un sentiment teinté de peine et d’incrédulité, un désespéré miser sans s’arrêter tous ses jetons de 100 $ sur son numéro préféré, sans jamais voir la petite bille blanche s’y arrêter ? Osera-t-il plonger dans la piscine du Golden Nugget, casino le plus mythique de Las Vegas, dont l’eau turquoise caresse de ses vaguelettes un aquarium – traversé par un toboggan transparent – dans lequel nagent nonchalamment quelques requins loin d’être désintéressés ?

Caesars Palace Casino
Caesars Palace Casino

Deux nuits durant, il testera ses limites, il sera tiraillé, par la joie, la surprise l’adrénaline, l’admiration, l’excitation, le sentiment d’un retour en enfance régressif, mais aussi par le dégoût, la peine, le vide, l’absurde, la futilité, la superficialité. Il ne saura où se placer sur cet échiquier et observera comment, en lui, ces sentiments se retrouvent mêlés. A Las Vegas, il découvrira que les lendemains déchantent, lorsque le jour se lève sur les montagnes du désert, que les néons s’éteignent un à un, comme on enlève une robe pailletée, laissant voir des bâtiments aussi cernés et fatigués que tous ceux qui ont passé la nuit à y jouer, boire et danser.

Il regardera, gêné et peiné, les ruinés zoner entre les vestiges de leurs rêves de richesse envolés et s’inquiétera pour ceux qui, hébétés, toute la nuit sont restés rivés sur leurs machines illuminées.

Non, Vegas ne connaît pas la nuit - Caesars Palace
Non, Vegas ne connaît pas la nuit – Caesars Palace

Puis il quittera pour de bon cette enclave de folie démesurée, reposera sa tête contre le hublot de l’avion qui décolle dans le désert et fermera ses yeux, brûlés par la lumière si vive du tourbillon de néons.

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Scintillante la nuit…

 

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Aride le jour.

Néon dans le Néant

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Credits : Ilona Karwinska Enseigne globe d'une agence de voyage sur l'avenue Jerozolimskie à Varsovie.
Credits : Ilona Karwinska
Enseigne globe d’une agence de voyage sur l’avenue Jerozolimskie à Varsovie.
Remis en lumière par l’artiste Ilona Karwinska, les néons de Varsovie illuminaient d’un brin de couleur et de joie les sombres constructions soviétiques de la guerre froide.

Au temps de la guerre froide, lorsque Varsovie, triste et obscure, se trouvait de l’autre côté du rideau de fer, des petits tubes de gaz lumineux offraient une illusion de joie et de bonheur aux polonais étouffés sous le joug soviétique.

Enseignes de cafés, de cinéma, de bibliothèques ou de zoos, ils s’alignaient par centaines le long de la rue Pulawska, lui donnant tous les airs du Strip de Las Vegas : vernis craquelé d’un modèle économique et social en perdition dans la première, ils étaient, au contraire, symboles d’une vie de plaisirs, de jouissances, de décadence dans la seconde.

Culminant au sommet des bâtiments de béton et de tôle, ils attiraient et scintillaient comme une étincelle, un rayon de couleur dans la nuit silencieuse, parodiant le développement et la liberté des villes de l’Ouest et tentant désespérément d’encourager la consommation, sans pour autant tromper personne.

Bien que témoins d’un passé douloureux dont les séquelles, trop profondément ancrées dans la chair de la ville, hantent encore chaque coin de rue, il aurait été dommage de briser à jamais ces souvenirs de lumière qui furent autant de sources de couleurs, dans ce paysage de désespoir.

On ne peut, en effet, que leur reconnaître un indéniable potentiel artistique, nourri du savoir-faire hérité d’une longue tradition polonaise de travail du néon, du fer forgé et du graphisme depuis les années 30. Mêlant design typographique et éléments figuratifs, les néons de Varsovie rassemblent une incroyable variété d’expression et de style.

C’est ainsi que, non sans créer de controverses, l’artiste britannique d’origine polonaise, Ilona Karwinska s’est portée au secours de ces vestiges d’un environnement graphique révolu, d’un monde disparu, les chinant du fond des arrière-cours, les sauvant d’une volonté prompte à mettre le passé derrière elle.

Devant l’immense succès de son exposition « Polish Neon » à Londres en mai 2007, Ilona Karwinska a décidé de consacrer, à Varsovie, un espace entièrement dédié à ces emblèmes de la guerre froide : le Neon Muzeum.

Une perspective artistique unique et extraordinaire, doublée d’un travail de préservation des trésors d’un patrimoine dont le halo lumineux a du, maintes fois, tirer de leur morosité, pour quelques secondes d’émerveillement, ceux que la guerre froide avait rendu prisonniers.

NEON MUZEUM :

NEON MUZEUM

UL. Minska 25

Soho Factory – Building 55

03-808 VARSOVIE

http://www.neonmuzeum.org/

LIVRE :

Polish Cold War Neon – Ilona Karwinska

Polish Neon: Cold War Typography and Design tells the fascinating story of neon in Poland by preserving and celebrating the remnants of this rich and influential history. Comprising archival and contemporary photographs of these mesmerizing signs, as well as original designs and interviews with the designers, this book reveals an untold story of Poland and how a communist bureaucracy helped shape the future of graphic design and typography.

Credits : Ilona Karwinska Enseigne du zoo de Wroclaw en Silésie.
Credits : Ilona Karwinska
Enseigne du zoo de Wroclaw en Silésie.

 

L’invitation du Néon

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Credits : Pete Angritt; Signs orginally built by Young Electric Sign Co. (YESCO)
Credits : Pete Angritt; Signs orginally built by Young Electric Sign Co. (YESCO)

US 93 – Cette route était interminable. L’obscurité se laissait glisser sur les roches rouges de l’ouest américain, caressant délicatement leurs sillons, et le ciel s’enflammait lentement, rivalisant avec la couleur de feu du sable désertique.

Lorsque tout fut plongé dans l’obscurité, il ne restait plus, pour seul compagnon dans ce grandiose écrin naturel, que cet immense ruban de goudron illuminé  qui s’élançait vers l’avant sans jamais que l’on ne puisse en voir la fin.

Les heures passaient, les musiques et leurs rythmes changeaient, mais le paysage demeurait intacte, immobile, telle une monotone litanie, berçant les passagers et guettant leur fatal sommeil.

Dans ces terres indiennes, plus de villes, plus de lumières urbaines étincelantes, accueillantes et rassurantes. Juste du désert, des canyons, des chevaux sauvages, et quelques bidonvilles parsemés çà et là, rappelant tristement la lancinante condition de ceux qui, il fut un temps, arpentaient fièrement, montés sur leurs chevaux tachetés, ces steppes arides du far ouest aux trésors, mystères et légendes jalousement gardés.

Puis soudain, au loin, une fête colorée de néons rassemblés, un point que l’œil ne peut manquer.

Jaillissant de l’horizon tel un feu d’artifice maîtrisé, attirant, dans le halo de sa luminosité, les voyageurs las et épuisés, le néon est comme une promesse d’humanité.

La promesse que cet îlot, certain, mais pour l’œil encore lointain, abrite une âme à qui parler, un coin de réconfort où se blottir, un sandwich, ou plutôt, aux Etats-Unis, un burger, à dévorer.

La promesse aussi de rencontres étonnantes, pour peu que l’on prenne le temps de s’asseoir et de rester, là, au milieu de nulle part, rassemblés comme des insectes autour d’une irrésistible lumière dans une nuit chaude d’été.

Celle du routier qui, épuisé, traverse le pays, de Chicago à San Francisco, celle de l’indienne dont l’étonnant visage raconte l’histoire, celle encore de l’inconnu qui, ne sachant plus vers quel foyer se tourner, est venu dépenser ses derniers quarters, porté par un ultime élan d’espoir, dans une machine à sous bruyante et colorée.

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Inspiré d’un arrêt dans un lieu improbable, quelques dizaines de miles avant Las Vegas, rassemblant un casino, un magasin de feux d’artifices, une station essence et un supermarché uniquement approvisionné en beef jerky et autres spécialités américaines hautement gastronomiques, fréquenté par des indiens, sheriff et autres égarés… « No Fireworks in the gas area », please !

Le néon cheval et cavalier de l'Hotel Hacienda - Neon Museum Las Vegas Fremont Street Gallery. Credits : The sign was designed by Brian Leming and built by Young Electric Sign Co. (YESCO)
Le néon « cheval et cavalier » de l’Hôtel Hacienda – Neon Museum Las Vegas Fremont Street Gallery.
Credits : The sign was designed by Brian Leming and built by Young Electric Sign Co. (YESCO)