Mademoiselle Chanel avait la tête dans les étoiles

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Mark Shaw, photo de Coco Chanel dans son appartement parisien, 31 rue Cambon, pour Life Magazine 1957

Traversant d’une marche décidée les arcades de la rue de Rivoli, mes pas résonnent sur le pavé désert de la ville endormie. Je m’engouffre dans un embranchement en angle droit, suivant le tracé d’une rue aux faibles lueurs jaunies. De cette artère interminable j’entrevois à peine l’allure austère et intimidante de la façade de la Cour des Comptes, continuant ma course en prenant soin de ne pas chuter sur l’asphalte détrempé. Il commence à se faire tard et le sommeil se montre de plus en plus pressant. Cherchant en vain ma direction à l’aide d’un plan froissé, je suis tiré de ma douce somnolence par une voiture cherchant à se frayer un chemin avec une certaine célérité. Je me déporte sur le côté gauche du trottoir glissant. Le véhicule s’engouffre alors plus loin dans la nuit et le silence resurgit.

Intrigué par l’état de mes souliers j’aperçois tout à coup dans le reflet de la flaque la silhouette d’une femme au balcon du second étage. Je discerne sans mal l’impression rêveuse et l’allure altière de cette présence nocturne qui semble laisser échapper de légères volutes de fumée. Que peut-elle donc contempler dans cette nuit sans lune ? Et à quoi pense-t-elle, seule dans l’air du soir, rue Cambon ?

Toujours est-il que cette apparition au regard scrutant par dessus les toits de Paris m’amena à cette déduction : Mademoiselle avait la tête dans les étoiles.

Gabrielle Chanel - 1937 - © Horst
Gabrielle Chanel – 1937 – © Horst

Faut-il préciser que la « nuit », cette parenthèse opportune face aux nuisances diurnes, représenta pour la couturière émérite une intarissable source d’inspiration ?

Bien malin celui qui réussit à décortiquer sans difficulté le processus créatif de l’artiste, en particulier quand cette illustre figure a priori si familière n’en reste pas moins nimbée d’un insondable mystère.

Permettez-moi donc de relever ce défi et de vous conter la fascination de Gabrielle Chanel pour l’astrologie et le ciel étoilé de Paris.

Inside Chanel - Mademoiselle Chanel et le Diamant
Inside Chanel – Mademoiselle Chanel et le Diamant

UNE FASCINATION COSMIQUE

Mon intérêt pour le sujet fut piqué au vif par la sortie tonitruante, l’année passée, de la relecture d’une icône horlogère du XXIème siècle : la J12. En effet à l’occasion des 10 ans de l’icône toute de céramique blanche vêtue, la Maison Chanel venait de créer la « Moonphase ». Dès lors une nouvelle vision émergeait, celle du reflet de la lune dans l’écume des vagues et des voiliers que chérissait tant la célèbre couturière. Cette navigation incertaine face à l’immensité marine, à laquelle s’adonnaient les compétiteurs de l’America’s Cup – dont les bateaux portaient pour dénomination le code J12 – était à l’image du parcours de Gabrielle Chanel, mêlée d’audace, de persévérance et d’inconscience.

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Montre J12 Moonphase 2013 – Détail – © Chanel

Malgré une enfance meurtrie, Gabrielle est née sous une bonne étoile, le 19 août 1883. Elle a héritée de la combativité de son signe astrologique : le lion.

Ce faisant, elle a réussi à dépasser le déshonneur de la misère et de l’abandon paternel pour devenir elle-même une étoile, un astre éclairant le ciel de mille feux.

Selon ses propres termes, cette femme d’affaires de talent à l’ambition chevillée au corps affirmait sans détour « je veux être de ce qui arrive ».

Le motif étoilé, elle le devrait aux pavés ornés de symboles templiers que ses pieds foulaient dans la froideur et l’atmosphère de recueillement du couvent d’Aubazine, pour se rendre à la messe matinale : « Tous les matins (…), elle emprunte un long couloir pavé de galets polis organisés en motifs géométriques : croissant de lune, étoiles à cinq branches, croix de Malte », explique l’écrivain Vincent Meylan, auteur de « Chanel joaillerie » aux éditions Assouline. C’est ici même, en Corrèze donc, en ce lieu où son père l’avait abandonnée, qu’elle perçut dans les vitraux médiévaux le double C entrelacé qui allait devenir son blason. Les nonnes l’initièrent d’ailleurs à la couture et marquèrent profondément Gabrielle, qui s’appropria l’ascèse monacale pour la traduire en épure vestimentaire.

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Inside Chanel – Mademoiselle Chanel et le Diamant

Soucieuse du confort à une époque où le style édouardien étouffait la féminité de ses conventions corsetées, elle accorda un traitement de faveur à une non-couleur ténébreuse en diable, celle de la nuit, le noir, jusqu’alors apanage des participants aux cérémonies endeuillées et aux domestiques habitant les chambres de bonnes des hôtels particuliers.

Elle devint très vite l’instigatrice de la sublimation des parisiennes avec sa petite robe noire dont l’ombrage étincelant portait en lui la magnificence insoupçonnée des grands soirs.

LES SONGES DE GABRIELLE : HEURES FUGACES AUX CONTRETEMPS DU JOUR

Si Gabrielle vivait le jour dans son appartement situé au 31 rue Cambon, qui lévitait entre sa boutique et ses ateliers, elle passait ses nuits dans sa chambre attitrée du Ritz, au 227-228, dont la vue donnait sur l’arrière de la place Vendôme, loin des regards indiscrets.

Alors que sa chambre du Ritz était pour elle semblable, par sa blancheur immaculée, à une chambre d’hôpital, son appartement d’en face, rue Cambon, possédait un cachet orientaliste principalement conféré par ses paravents en laque de Coromandel figurant, ça et là, bouquets de camélias ou service à thé que son détracteur initial, Paul Poiret n’aurait pas renié.

Gabrielle Chanel parmi les paravents en laque de Coromandel qui ornent l'appartement de la rue Cambon.
Gabrielle Chanel parmi les paravents en laque de Coromandel qui ornent l’appartement de la rue Cambon.

Ces paravents aux teintes sombres et dorées étaient pour elle une manière de reconstituer sa maison partout où elle séjournait notamment à la Pausa, où elle tenait des dîners avec ses amis artistes.

De nos jours, quiconque visitera l’appartement privé sera stupéfait de voir à quel point le temps semble suspendu au milieu des miroirs, coussins matelassés, paravents de bois, boules de verre, statues de Bouddha et lustres en cristal à pampilles.

La maison Chanel continue de s’inspirer de l’esprit des lieux, en témoigne le design de la montre J12, qui arborait à l’origine des volumes composés d’acier et de céramique noire inspirés de deux guéridons en laque qui meublaient son appartement.

Pour Bruno Pavlovski, président des activités mode Chanel « L’appartement permet à tous les créateurs de la maison de se ressourcer, c’est une façon de ne jamais oublier de la sentir et de la voir. Elle était tellement en avance sur son temps qu’elle reste très actuelle. »

Depuis la mort de «Boy», Gabrielle Chanel trompait sa solitude dans des réceptions en tout genre et s’évadait dans la lecture des ouvrages qui emplissaient sa bibliothèque. Son souvenir hantait ses nuits de même que son mariage en rêve demeura inachevé. Elle trouvait alors dans les pratiques ésotériques auxquelles il l’avait jadis initiée un certain réconfort.

Ainsi, elle avait pour habitude d’attirer la félicité à elle en touchant régulièrement la pierre météoritique qui ornait son appartement.

Boy Capel initie Coco Chanel à l'ésotérisme, dont les symboles récurrents deviendront des sources d'inspiration dans ses collections.
Boy initia Coco Chanel à l’ésotérisme, dont les symboles deviendront des sources d’inspiration récurrentes dans ses collections. Source : Inside Chanel – Coco.

 « Boy », c’était l’affectueux sobriquet dont elle avait affublé Arthur Capel, celui pour qui son amour ne perdit jamais de sa fougue. Icône inspirante pour la créatrice, ce fut lui sans doute qui fut son étoile, cette lumière qui perce l’obscurité, apaise, rassure et guide. Il lui fournira d’ailleurs les fonds nécessaire à l’ouverture de « Chanel Modes », la boutique du 21 rue Cambon.

L’usage du tweed et de la flanelle, signature récurrente des collections de Gabrielle Chanel trouve son origine dans les polos que revêtait Boy lors de ses parties de golf. De même, la forme du flacon du « parfum de femme à odeur de femme » conçu par Ernest Beaux, N°5, n’est pas sans rappeler les flasques de whisky que celui-ci affectionnait tant.  Faut-il y voir une appropriation de sa virilité sécurisante ?

Pour Gabrielle, les nuits avaient, auparavant, des parfums d’amour, et son style d’avant-garde était tout droit emprunt des vêtements qu’elle chipait dans le dressing de ses amants.

Gabrielle Chanel et l'un de ses amants, Serge Lifar. Photo Jean Moral © Brigitte Moral
Gabrielle Chanel et l’un de ses amants, Serge Lifar.
Photo Jean Moral © Brigitte Moral

Mais la nuit pouvait aussi être le théâtre d’angoisses existentielles. A-t-elle vraiment réussi à tirer un trait sur  la honte que lui a inspiré son enfance modeste et itinérante chez les camelots cévenols, la mort de sa mère sous ses yeux ou bien encore l’abandon par son père ?

Si le noir était devenu, sous ses doigts, élégance et renoncement à la vanité du monde, a-t-il pour autant perdu son signifiant de ténèbres originelles, de deuil et de voyage sans retour ?

L’ÉVEIL D’UNE FAISEUSE DE RÊVES ÉTOILÉS

Dans un entretien pour le journal L’Intransigeant, Gabrielle Chanel avait manifesté, durant les années folles, sa passion débordante pour les astres cosmiques par ces quelques mots : « J’ai voulu couvrir les femmes de constellations. Des étoiles de toutes les dimensions pour étinceler dans les chevelures, des franges, des croissants de lune. Voyez ces comètes dont la tête brillera sur une épaule, et dont la queue scintillante va glisser derrière les épaules pour retomber en pluie d’étoiles sur la poitrine ».

Elle puisait dans la symbolique astrale l’intemporalité qu’elle a sans cesse souhaité donner à sa maison et à chacune des pièces composant ses collections. L’étoile, trait d’union entre Antiquité et contemporanéité, toujours redessinée, modernisée et stylisée, se détachant sur la toile noire de la nuit, était toute destinée à devenir l’un de ses motifs privilégiés.

Collier Nuit de Diamants, Comète. Collection "1932" ©Chanel
Collier Nuit de Diamants, Comète. Collection « 1932 » – © Chanel

L’approche innovante du bijou initiée par Gabrielle Chanel résidait dans le remplacement des pierres précieuses par le cristal et les verreries multicolores. Ses bijoux fantaisie, réalisés avec le concours de la Maison Gripoix, établissement passé maître dans l’art de la taille du verre, vinrent compléter sa collection de chapeaux, par laquelle l’aventure avait commencé.

Le succès fut si grand que la Diamond Limited Corporation, basée à Londres, exhorta la couturière à redonner au diamant son éclat.

Carton d’invitation pour l’exposition « Bijoux de Diamants » (1932)

Inspirée par la nuit, et notamment par un ciel strié d’étoiles clignotantes dans lequel s’était installé un croissant de lune brillant alors qu’elle descendait l’Avenue des Champs-Elysées, Gabrielle organisa, en 1932, l’exposition « Bijoux de diamants » qui mettait notamment en lumière un collier sans fermoir épousant l’arrondi du cou, dénommé « comète ».

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Collier Comète original – Chanel (1932)

Des bijoux incroyables d’audace, transformables, ruisselant sur les mannequins de cire telle la pluie d’étoile dont Gabrielle Chanel avait voulu couvrir les femmes, firent l’admiration des élégantes du tout Paris : « Voyez ce collier, vous pouvez en faire à l’instant trois bracelets et une broche ».

Exposition "Bijoux de Diamants" (1932) ©André Kertész @Vogue Paris
Exposition « Bijoux de Diamants » (1932) ©André Kertész

A l’issue de l’exposition, les bijoux furent démontés, sur ordre de la Chambre syndicale des joailliers, et les diamants restitués à la Diamond Limited Corporation. Il était encore impensable, alors, pour le monde des joailliers de tradition, qu’une couturière puisse réellement et durablement créer des bijoux de pierres précieuses. La collection n’avait été encouragée et tolérée que parce qu’elle était considérée comme un événement éphémère ayant pour unique objectif de relancer l’achat de diamants freiné par la crise des années 1930.

Une seule pièce fut conservée : la broche Comète, dont l’étoile devint officiellement le symbole du département joaillerie de la maison lors de sa création en 1993.

Broche comète Chanel, réalisée en 1932 pour la collection « Bijoux de Diamants » © Corinne Jeammet
Broche comète Chanel, réalisée en 1932 pour la collection « Bijoux de Diamants » © Corinne Jeammet

La Maison Chanel rendit hommage, en 2012, aux bijoux de diamants, cette pierre qui « représente, avec sa densité, la valeur la plus grande sous le plus petit volume », selon les mots de sa fondatrice, au travers la Collection 1932, célébrant ainsi en grande pompe le 80e anniversaire de l’exposition du Faubourg Saint-Honoré.

Ce fut l’occasion de rééditer le collier « comète » rebaptisé « étoile filante » avec ses 85,5 carats de diamants se prolongeant par de précieuses chaînes fixées à une étoile amovible, mais aussi de créer la bague « cosmos », la broche « céleste » ou encore de décliner le lion astrologique sous forme de sautoir.

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Collier Etoile Filante – Collection « 1932 » © Chanel

Une exposition privée intitulée « Chanel Haute Joaillerie » fut organisée dans un planétarium éphémère installé au Musée du Quai Branly et certaines pièces furent même présentées à la Biennale des antiquaires.

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Biennale des Antiquaires 2012, Chanel – Collection « 1932 », Constellation du Lion : Lion de Quartz, comète de diamants et diamant jaune 32 carats.

L’étoile, emblème d’émancipation, d’« élévation du temps », d’intemporalité et d’onirisme, n’en finit pas d’inspirer les créateurs, qui choisissent désormais d’extraire de celle-ci une imagerie régressive nimbée d’une insouciance somme toute enfantine.

Kristen Stewart dans la Campagne Pré-Automne 2014 ©Chanel
Kristen Stewart dans la Campagne Pré-Automne 2014 © Chanel

Je finirais sur cette note de Gabrielle Chanel : « La vie qu’on mène est toujours peu de chose. La vie qu’on rêve, voilà la grande existence parce qu’on la continue au-delà de la mort. » Mademoiselle avait la tête dans les étoiles.

Si vous désirez prolonger l’expérience de la légende Chanel, rendez-vous début 2015 à l’occasion de la réouverture du Ritz pour voir la chambre du palace qu’occupait Gabrielle. Pour les moins patients, vous pourrez admirer les dernières réalisations joaillières de la Maison lors de la Biennale des antiquaires du 11 au 21 septembre 2014.

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Lumière, richesse et splendeur des étoffes byzantines

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Le brocart, mariage subtil de la soie et de l’or, cher aux plus hauts dignitaires de l’Empire romain d’Orient n’en finit pas d’inspirer, saison après saison, les défilés contemporains des plus grandes maisons de couture.

Dans cette relecture historique d’un style emprunt d’hellénisme, d’orientalisme et de romanité, les maisons Chanel et Dolce & Gabbana ont offert à la « nouvelle Rome » de Constantin, un parfum d’éternité.

Une nouvelle Rome aux confins de l’Orient

An 395 : alors que l’empereur Théodose vient d’expirer, l’Empire romain se scinde en deux. Rome perd alors de sa superbe. La cité de Constantinople ne tarde pas à voir affluer de nombreuses familles patriciennes romaines séduites par le rêve d’un homme sorti victorieux de la bataille du pont Milvius.

Constantin Le Grand vient en effet de remporter une victoire décisive pour le contrôle de l’Empire face à Maxence grâce à un songe, selon lequel dit-on, un esprit l’exhorta à faire graver sur les boucliers de son armée un emblème semblable au chrisme – les deux premières lettres du mot « christ » selon l’alphabet grec – et de compléter de la maxime « par ce signe, tu vaincras ». L’armée de Maxence mise en déroute, Constantin peut désormais prendre le titre de Basileus Tôn Romaiôn  (« roi des romains »). Se sentant redevable de cette magie divine,  il se convertira au christianisme sur son lit de mort et posera les jalons d’un culte de bon aloi à Constantinople.

Mosaïque de l'entrée sud-ouest de la basilique Sainte-Sophie : l'empereur Justinien présentant la basilique ; la Vierge Marie et l'enfant Jésus ; l'empereur Constantin présentant la ville.
Mosaïque de l’entrée sud-ouest de la basilique Sainte-Sophie : l’empereur Justinien présentant la basilique ; la Vierge Marie et l’enfant Jésus ; l’empereur Constantin présentant la ville.

Contre toute attente, Constantin a choisi d’établir sa capitale sur les ruines de la cité antique de Byzance jadis fondée par des colons grecs originaires de Mégare. Le site, hautement stratégique, est admirablement situé à la croisée de l’Orient et de l’Occident, entre Mer Noire et Méditerranée, sur les rives de la Corne d’or et du Bosphore. Si l’empereur romain Septime Sévère avait pillé la ville, Constantin désirait désormais poursuivre les travaux d’un autre empereur romain, Caracalla, et lui rendre ainsi sa splendeur.

La proximité des carrières de marbre du Proconnèse sert son ambition de ressusciter la Rome impériale en y bâtissant de somptueuses villas et autres monuments. L’empereur s’emploie à perpétrer les us et coutumes en vigueur à Rome telles les distributions frumentaires, les jeux et les courses hippiques. Constantinople, la « ville de Constantin » finit par être consacrée « nouvelle Rome » par un décret impérial de 324.

La civilisation byzantine, résurgence de la civilisation romaine, plaque tournante du commerce de l’or et des étoffes précieuses, perdurera pendant onze siècles, traversant tout le Moyen Âge.

Reconstruction de Constantinople par Antoine Helbert.
Reconstruction de Constantinople par Antoine Helbert.

Constantinople, la gardienne du tissage en Europe

Le règne de Constantin est marqué par une effervescence intellectuelle et artistique. Avec lui le tissage de la soie prend une nouvelle dimension. Jusqu’à présent, les puissances européennes étaient en effet dépendantes d’une soie importée de Chine à l’état brut, au coût mirobolant. Conscient de l’enjeu que représente la production de textile, l’empereur se décider à charger deux moines de ramener des vers à soie. Ceux-ci s’exécutent et ramènent lesdits insectes dissimulés dans une canne creuse. C’est ainsi que les vers à soie et le Bombyx du mûrier font clandestinement leur apparition en Grèce en l’an 552.

L’élevage des Bombyx et la fabrication de la soie, devenus avec le temps, monopoles d’Etat, s’avèrent très lucratifs. Justinien soutient le développement des activités commerciales en dotant sa capitale, Constantinople, d’ateliers impériaux servant des clients parmi les plus illustres. Dès lors, brocarts et damassés byzantins deviennent une référence dans toute l’Eurasie.

Outre ses tissages exceptionnels, Constantinople se distingue également par son architecture, dont les décors et matériaux font écho aux précieux textiles. Au VIème siècle, Justinien se fait le chantre de l’orthodoxie chrétienne en bâtissant une basilique dédiée à la sagesse divine – Hagia Sophia -, Sainte-Sophie qui représentera aux yeux des archéologues, l’expression la plus complète, avec l’abside de Ravenne, de la somptuosité des étoffes du costume byzantin.

Les mosaïques qui ornent de part en part la basilique – aujourd’hui mosquée – proviennent d’un art typiquement oriental consistant en un savant assemblage de petits cubes émaillés aux coloris vifs mêlant oxydes métalliques à de la pâte de verre, intercalant cubes de nacre et de marbre ou encore, appliquant feuilles d’or et d’argent à la surface des cubes. Elles rappellent les entrelacs de fils précieux qui composent les étoffes produites par la cité.

1. Nef de l’abside Saint-Vital de Ravenne  2. Détail de la mosaïque du « cortège des saintes »,  basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne.
1. Nef de l’abside Saint-Vital de Ravenne
2. Détail de la mosaïque du « cortège des saintes », basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne.

L’opulente majesté de la cour de Byzance

Les fresques recouvertes de mosaïques des églises San Vitale de Ravenne et Sainte-Sophie d’Istanbul donnant à voir saints, vierges et membres de la cour, sont les seuls témoins encore visibles du style vestimentaire byzantin.

Le costume byzantin s’est appuyé, pour une large part, sur l’appétence de l’Orient pour les joyaux, l’or, la soie et les tissus aux couleurs chatoyantes. Ainsi il n’était pas rare d’apercevoir des vêtements peints retraçant des scènes entières de la vie du Christ. Selon l’évêque Astérios d’Amasée, les dignitaires impériaux étaient semblables à des  « murs peints ambulants ». Ils portaient en effet de somptueuses étoffes de laine ou de soie aux mille coloris, souvent chamarrées de fils d’or ou d’argent mêlés dans la trame, parfois ornées de pierres précieuses.

Planche illustrée du costume byzantin figurant notamment l’empereur Justinien et son épouse Théodora, Costumes de toutes les nations, Albert Kretschmer, 1882.
Planche illustrée du costume byzantin figurant notamment l’empereur Justinien et son épouse Théodora, Costumes de toutes les nations, Albert Kretschmer, 1882.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, si la cité de Constantinople était décrite comme la « ville d’or » en référence aux coupoles dorées de ses cinq cents églises et aux toits argentés de ses palais seigneuriaux, seule une minorité côtoyait la richesse, à savoir, les hauts fonctionnaires, les propriétaires terriens et les militaires.

Les personnes de condition modeste étaient simplement revêtues d’une tunique et d’un himation.

L’himation est un vêtement d’extérieur assimilable à un manteau. C’est une sorte de foulard brodé, posé sur l’épaule gauche et noué à la taille, que l’on laissait pendre dans le dos avant de le faire passer sous le bras droit. Ces manteaux étaient agrafés à l’aide d’une fibule afin de ne pas entraver les mouvements du corps. Le port de l’himation sans tunique était synonyme de pauvreté. Seules les personnes bien nées étaient en mesure d’acheter des étoffes faites de soie et de coton d’Egypte, le peuple se contentant du lin.

La tunique romaine, semblable au chiton des grecs, compose l’élément de base du costume byzantin.

Elle est portée à même la peau et constitue le sous-vêtement des plus riches. Ces derniers l’associent généralement à la dalmatique, tunique dessinant une ligne en T aux manches amples.

Apanage de l’empereur, le pallium – robe longue couvrant les chevilles, inspirée du drapé de l’himation grec et de la toge romaine – pouvait cependant être également porté par certains hauts dignitaires : les douze officiers principaux, les membres de la garde rapprochée et les archanges, sujets récurrents des mosaïques.

Le paludamentum, quant à lui, est un manteau assorti d’un superhumeral, col serti de pierreries ou de perles.

Le rouge de vérité divine, ou pourpre, prisé par les romains et couleur liturgique renvoyant au sang versé par le Christ, se décline à la cour de Constantinople sur des bottes et autres chaussures brodées de perles. Sa teinte était auparavant obtenue grâce au murex, petit crustacé issu des côtes phéniciennes. Privilège des empereurs romains mais pouvant être portée par petites touches par les sénateurs, prêtres et autres seigneurs, la pourpre hyacinthine ne tombe pas en désuétude à la cour de Constantinople, bien au contraire. Une loi somptuaire réserve l’usage de ce rouge violacé à la seule famille impériale.

Les paroles éloquentes de l’épouse de Justinien, Théodora, témoignent de sa place prépondérante dans la garde-robe impériale : « Me préserve le ciel de vivre un seul jour dépouillée de la pourpre dont il m’a revêtue ». Influente épouse de Justinien, Théodora était une ancienne danseuse doublée d’une courtisane. Ses parures immortalisées dans la pierre donnent à voir une exubérance jamais égalée.

Détail de la mosaïque « Théodora et sa suite en costume d’apparat », Abside Saint-Vital de Ravenne. L’impératrice porte ici un paludamentum pourpre orné d’une collerette constellée de pierres précieuses, le superhumeral. Sa tête est coiffée d’une couronne dotés de perles de visage dites praipendula.
Détail de la mosaïque « Théodora et sa suite en costume d’apparat », Abside Saint-Vital de Ravenne.
L’impératrice porte ici un paludamentum pourpre orné d’une collerette constellée de pierres précieuses, le superhumeral. Sa tête est coiffée d’une couronne dotés de perles de visage dites praipendula.

A Constantinople, le costume féminin  se compose de la stola, qui, à la différence de la tunique et de la dalmatique, n’est pas unisexe.  Ce costume typique de la femme romaine est une grande robe à manches tombant jusqu’aux pieds et retenue à la taille par une ceinture à crochet.

Les coiffures très élaborées des riches romaines se composent de coiffes matelassées – propoloma– et perles de visage – praipendula – d’ordinaire accrochées à une couronne incrustée de bijoux.

Détail de la mosaïque  du cortège des saintes dit « les Panathénées du christianisme », Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne, vers 550.
Détail de la mosaïque du cortège des saintes dit « les Panathénées du christianisme », Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne, vers 550.

 

Une magnificence ressuscitée par la Haute Couture

 

L’actrice italienne Gianna Maria Canale campe l’intriguante Théodora dans le film de Riccardo Freda, Imperatrice di Bisanzio (1954) aux cotés de Justinien interprété par George Marchal.
L’actrice italienne Gianna Maria Canale campe l’intrigante Théodora dans le film de Riccardo Freda, Imperatrice di Bisanzio (1954) aux cotés de Justinien interprété par George Marchal.

Les femmes de Constantinople cachaient leurs chevilles sous des robes amples dotées d’un haut col rond et de manches étroites où franges et poignets pouvaient être brodés.

Les maisons Dolce & Gabbana et Chanel se sont adonnées à une relecture de cette époque, la vision d’une civilisation byzantine solaire faite d’or et de mosaïques dorées semblant faire l’unanimité. Les modèles, à l’instar de la superstar des péplums italiens, Gianna Maria Canale , dans le film Imperatrice di Bisanzo de Riccardo Freda (1954), apportent une touche glamour contemporaine qui ne manque pas d’éclat.

1. Mosaïque « empereur Constantin Monomaque et l’impératrice Zoé présentant des offrandes au Christ », galerie sud de la basilique Sainte-Sophie.  2.  Détails du défilé  automne-hiver 2013 signé Dolce & Gabbana.
1. Mosaïque « empereur Constantin Monomaque et l’impératrice Zoé présentant des offrandes au Christ », galerie sud de la basilique Sainte-Sophie.
2. Détails du défilé automne-hiver 2013 signé Dolce & Gabbana.

 

La maison italienne Dolce & Gabbana, puisant d’ordinaire son inspiration dans un cinéma néoréaliste italien à la sensualité fougueuse, avait créé la surprise pour sa collection automne-hiver 2013 avec des pièces  inspirées des mosaïques byzantines et vénitiennes de la cathédrale de Monreale, près de Palerme. La maison aux racines siciliennes est connue pour adapter des vêtements féminins traditionnels. Le catholicisme et le brocart sont omniprésents dans l’imagerie byzantine et récurrents chez Dolce & Gabbana. Domenico Dolce et Stefano Gabbana ont ainsi réinterprété les vêtements peints de l’ancien temps, figurant des scènes de la vie du Christ sous forme de robes en soie aux détails mosaïque à dominantes dorées.

Photos du défilé Chanel des métiers d’art Printemps-été 2010 « Paris-Byzance ».
Photos du défilé Chanel des métiers d’art Printemps-été 2010 « Paris-Byzance ».

Dans son défilé Métiers d’Art printemps-été 2010 intitulé « Paris-Byzance »,  Karl Lagerfeld avait renouvelé sa vision de la femme Chanel  en donnant au tweed galonné cher à Mademoiselle des allures de costumes d’apparat byzantins. Karl Lagerfeld,  féru d’histoire, s’est employé à  rendre hommage à l’impératrice Théodora à travers des codes byzantins traduits dans la contemporanéité et mêlés à ceux de la maison Chanel.

Le génie de Karl a ainsi résidé en la réinterprétation d’une période historique qui s’ancre parfaitement dans l’ADN de la maison douairière. Ainsi l’usage des tiares à praipendula, parures de tête ornées de perles caressant le visage signées Maison Michel et des maniakis, colliers de perles,  remarquable coquetterie des belles byzantines, fait écho au goût prononcé de Gabrielle Chanel pour les bijoux fantaisies et le charme mystérieux de l’Orient.

Les bijoux rehaussés de perles fines et les robes maculées de blanc des princesses byzantines se fondent parfaitement dans l’univers de Gabrielle Chanel. Cette profusion de sautoirs, perles et autres chaînes dorés est un clin d’œil renvoyant à un technique propre à la maison : dans la tradition Chanel, les ourlets étaient lestés de chaînes de métal pour assurer un exceptionnel tombé des robes et vestes emblématiques de la maison.

Plusieurs siècles après, les fastes de Byzance n’ont rien perdu de leurs pouvoirs d’attraction même si les cubes émaillés d’hier ont cédé la place aux sequins d’aujourd’hui.

La chanteuse Katy Perry vêtue d’une robe fourreau Dolce & Gabbana d’inspiration byzantine au MET ball 2013 à New York.
La chanteuse Katy Perry vêtue d’une robe fourreau Dolce & Gabbana d’inspiration byzantine au MET ball 2013 à New York.
L’impératrice Théodora au Colisée, Jean-Joseph Benjamin Constant, huile sur toile, collection privée.
L’impératrice Théodora au Colisée, Jean-Joseph Benjamin Constant, huile sur toile, collection privée.

 

Sources bibliographiques:

BODET-KOKKINAKI Arta, L’âge d’or de l’art byzantin (p.65-91) Histoire de l’art : la grande aventure des trésors du monde Tome III, Grange Bateliere, 1973

BESSET Frédéric, GARDIN Nanon, JACQUIN Philippe, MARUEJOL Florence, TRASSARD François, Constantinople : La nouvelle Rome de Justinien (p.80-81), Les hauts lieux de l’Histoire du monde, Editions France Loisirs, 1999

BINGHAM Jane, Le Monde médiéval, Editions Usborne

Collectif, The byzantine dress, article Wikipedia

Collectif, Dossier Orient-Occident, musée national du Moyen-âge de Cluny

Collectif, Le costume byzantin, Fashion : la mode à travers l’Histoire, DK Publishing , Editions Prisma, 2013

Collectif, Dix siècles de mode (p. 68),Globerama : Histoire des arts, Casterman, 1964

DEQUEKER-FERGON Jean-Michel, La conversion de Constantin (p. 20-21), la prise de Constantinople (p. 54-55) Europe : Les rendez-vous d’une histoire, Hatier, 1994

MOURRE Michel, L’empire byzantin (p. 193-198), Constantin 1er (p.307), Justinien 1er (p.758) Théodora (p.1309) Le petit Mourre : dictionnaire d’histoire universelle, 2004

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