Les déshérités

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Nous sortons de cette nuit
Où des tigres sabrent les eaux multiples,
Nous sortons de ces champs de cuivre
Où nos plaies se soudent de la vibration du métal premier,
Celui poli le long des allées d’ocre.

Armée des inerties, armée sous hypnose,
Secrète et fragile, tracée d’une traite
Sur la couverture en lambeaux d’un carnet
Noir animal,
Elle avance en dehors du sommeil
Comme une morsure atonale.

Tous disparaitront,
Puis, lorsque viendra l’orage,
Je serai seul face au tombeau.

Double lune

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La mer

 

 

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Hôtel Terminus

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Cet hôtel est vide,

situé en contrebas de tréfonds

qui ne mènent nulle part, sinon vers le médiocre,

où le froid ocre palpe avidement les murs d’écailles de ses mains grasses,

où rien ne bouge ni ne s’élance, sinon la poussière épaisse et suave

contre notre gorge,

tout crie à rebours, tout est bruit et désir sauvage.

Nous parlons ici d’une cage de membranes en déshérence.

Nul n’y pénètre

sans risque ; des restes de soupirs, de contraintes, il n’y a que ça,

il n’y aura que ça ; ce non-lieu broie les crânes, les éclate en morceaux

denses et abjects sur les parois,

avant qu’ils ne glissent langoureusement

sur un sol quelconque.

Pourtant, c’est toujours l’époque des grands soleils, lacérant l’océan

par de larges traits écarlates, de ceux qui ravivent

les crépis dégueulasses

en écartelant leur chair molle,

pâle et pointue.

C’est l’époque de feu, c’est l’époque fondue.

Mâts et drapeaux se plantent dans cette cave céphalique, en son milieu.

Ils en arrachent les pitoyables apparats.

Mâts et drapeaux s’inscrivent dans l’éther.

Ils éclatent les fibres nerveuses qui s’étiolent en des toiles superposées,

en des toiles de jute qui porteront la corde à nos envies,

dont les lèvres écaillées se dessècheront en fruités lambeaux.

L’hôtel rouge à l’heure des insomnies.

Au lieu que la vie ne cesse de souffler sur les parois pentues et fragiles,

elle explose en grosses ecchymoses, hurle à mille temps et s’extrait

d’un geste des environs communs pour retrouver,

haletante, le silo en hémisphère.

Encore de la compassion, encore de la profanation.

Pourfendues en leurs entrailles,

le personne dévore leurs enfants de paille,

de faille.

Cet hôtel est vaste, et j’en caresse les murs

de ma paume, recouverte d’échardes ardentes.

Fractions et fragments de vie se collent entre les peaux

des os décollés, alors qu’un temps radieux inonde

de couleurs

et de lumières le décor.

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Texte: Pierre-William Fregonese

Illustrations: Pauline Brami

Nocturne

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Le regard ouvert,

Attendre de pied ferme
Peut-être tremblant
à l’instant d’adaptation luminique
Et animique.

Un État d’attention, de tension
Et de défense.
Une cabane pour se cacher
Une mante, il s’est dit
Pour s’exhiber sans pudeur.

Un sourire élevé
Qui disparaît après un gros nuage.

L’impératif de la peur
Construction ou instinct ?

Les néons impertinents
Qui à tout coin arrivent,
Avec leur vibration tel un triste clignement d’yeux

La nuit a cessé d’être.
Il reste très peu
D’une nuit noire et obscure.

Anna Barriball Night Amber (still), 2013 Video loop 9 mins 55 secs. Picture from Passatge Studio « leftovers » exhibition. Barcelona Courtesy of Frith Street Gallery

 

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Alice in Wonderland. Walt Disney Productions. (1951)

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Mary Helena Clark Orpheus (outtakes) USA, 2012, 16mm, b&w, optical sound, 6′

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Patronato de Misiones Pedagógicas, Val del Omar (1932)

Note sur l’auteur. 

Mercedes Mangrané est une jeune artiste née en 1988 à Barcelone. Son medium principal étant la video et la peinture, elle a souhaité faire une sélection de photogrammes de films expérimentaux qui tissent un lien poétique avec son imaginaire de la nuit.

Entretien nocturne avec Thibault Malfoy

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Thibault Malfoy est l’auteur de Paris est un rêve érotique, un premier roman dans lequel on pénètre comme on se glisserait dans les coulisses obscures d’un cabaret flamboyant où sont, chaque nuit, agitées les ficelles qui régissent un dialogue infini entre illusion et réalité.

Le narrateur y entrevoit Cecilia, dont le corps de danseuse dévoile ses contours sculptés par la lumière projetée et obscurcit aussitôt son esprit. Elle crée en lui une obsession fascinée qui vient heurter le quotidien déjà si difficile à discipliner qu’il tente de bâtir avec sa compagne, Zoé.

La nuit et les décors construits par les insomnies engloutissent un peu plus, à chaque page, les journées du narrateur, jusqu’à ce que ni lui ni le lecteur ne puissent plus démêler ce qui relève du vécu et ce que l’imaginaire a dessiné.

Extrait :

« Je ne veux pas retourner au cabaret ; je n’y retournerai pas, j’en rêve. (…)

Au réveil, j’ai mal partout.

Hors des murs roses et noirs du cabaret, je commence à te voir partout. Une oscillation dans la foule qui craque sous mes pas, un reflet dans une vitrine, une publicité pour un maillot de bain s’évadant avec un bus : toute chose est un prétexte pour t’imaginer. (…)

Je prends ici un visage, là des hanches, et aussi ces mains, et je me débrouille pour coordonner le tout. Tu deviens une femme composite, une femme Picasso. Je m’étonne à peine de te retrouver, à doses infimes, dans d’autres corps, chez d’autres femmes, inclusions qui ne sauraient tout à fait sauver ces cristaux de leur impureté. »

Paris est un rêve érotique, de Thibault Malfoy, Editions Grasset

 

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(c) Sparks In The Eyes / Pauline Brami

 

Paris est un rêve érotique, c’est le nom du cabaret où danse Cecilia, celle dont le corps subjugue ton narrateur. As-tu passé une nuit dans un cabaret parisien pour t’imprégner de l’ambiance et créer le tien ?

J’ai passé une soirée au Crazy Horse, et la scène correspondait à peu près à l’image que je m’en étais faite en voyant le documentaire que Frederick Wiseman a consacré au cabaret. Soit un espace-temps où des danseuses interprètent, au cours de chorégraphies sophistiquées, les clichés de l’érotisme hétérosexuel : soubrette ou dominatrice, la femme n’y est jamais l’égale de l’homme. Ce dont en revanche je ne m’étais pas douté, c’est qu’il y avait également des femmes dans le public, et leur nombre n’était pas négligeable. Ce n’était pas une soirée « entre hommes » – tant mieux, rien ne m’est plus pénible que les compagnies exclusivement masculines.

Le fantasme était donc triple : exhibitionnisme de la danseuse, voyeurisme du spectateur et sentiment d’émulation chez la spectatrice (qui aimerait susciter chez son homme autant de désir). C’est ce triangle relationnel que j’ai voulu reproduire dans mon roman.

 

Au-delà de ce cabaret que nous découvrons dans ton roman, que penses-tu de l’idée selon laquelle Paris est une ville « rêvée » et « fantasmée » plus que vécue ? Une ville sur laquelle la force de l’imaginaire imprime des représentations si fortes que chaque nuit elles effacent la réalité du jour ?

Paris, comme toutes les grandes villes, se dédouble dans l’imaginaire de chacun, s’y intègre et y dérive : elle s’éloigne peu à peu de ce qu’elle est réellement. C’est ainsi que San Francisco restera une ville de hippies, même si ceux-ci l’ont depuis longtemps abandonnée aux entrepreneurs millionnaires de la Silicon Valley (faisant monter les loyers, ils provoquent des expulsions en série).

Paris restera une ville d’art et d’amour, un cliché que Woody Allen semble avoir bien assimilé dans Minuit à Paris, et qui remonte comme tu sais aux Années folles. Même si ses films sont inégaux, Woody Allen a compris que l’art valait bien la vie, qu’une fiction était parfois plus plausible que la réalité. Il n’y a que les écrivains naturalistes pour révérer autant la réalité – et encore, ce qu’ils prennent pour la réalité n’est qu’un manque d’imagination.

 

Si le narrateur semble prisonnier de ses nuits sans repos, Cecilia, quant à elle, s’y libère. Qu’apporte la nuit par rapport au jour ? Est-elle une soupape, un espace de liberté accueillant des pensées ou des actes qu’on ne tolérerait pas de jour ?

La nuit apporte des ombres où l’imagination peut se recueillir, s’épanouir. Ce qu’on ne voit pas accroche davantage notre pensée, ce qu’on devine a plus de présence que ce qui est visible. Les contrastes entre la nuit et les éclairages censés la révéler composent un espace de tensions permanentes ; tout semble alors plus intéressant.

 

Dans Paris est un rêve érotique, le narrateur dépeint à plusieurs reprises des ambiances précises et envoûtantes, qui plongent le lecteur dans une atmosphère synesthésique. Si la nuit parisienne devait être condensée en une musique ? un lieu ? une odeur ? une sensation ? une saveur ? Lesquels seraient-ce selon toi ?

Les nuits parisiennes, c’est l’odeur de transpiration en boîte, le bruit d’un verre qui se brise à la terrasse d’un café, des éclats de voix dans la rue, un homme seul qui, ayant trop bu, pisse contre un mur, s’appuyant d’une main contre lui, avant de repartir vers d’autres fêtes. Au petit matin, il ne reste que la puanteur de l’urine et le crissement du verre sous nos pas.

 

En compagnie du narrateur, on dérive du China à la Panic Room avant d’aller prendre un dernier verre à la Mécanique Ondulatoire. Quelle serait « la cartographie (…) de (t)es errances nocturnes » ?

Ces derniers temps, on me trouvait partout où l’on dansait : à l’Opéra Bastille, au Palais Garnier, au Théâtre du Châtelet et à Chaillot. Rien ne me réconforte plus que cet art muet qui exprime tant de choses avec si peu. Une leçon pour tout écrivain bavard.

 

À quelle époque aurais-tu souhaité expérimenter une nuit parisienne ? Pour quelles raisons ?

J’aimerais connaître le Paris du futur, qui ressemblerait enfin à une capitale du XXIe siècle, plus grande, plus haute, plus vivante. Mon narrateur imagine ce que serait Paris en partie submergée après la montée du niveau marin. Il manque à cette ville, je crois, une mer qui la renouvellerait sans la changer. J’aimerais vivre assez longtemps pour voir de nuit cette mer parisienne, dédoublant les lumières de grandes tours fines, dont les rez-de-chaussée s’appuieraient sur le dernier étage de nos immeubles haussmanniens enfin sous l’eau.

 

Ton narrateur évoque régulièrement son conflit avec la nuit. Est-ce pour lui le moment où toutes les velléités de la journée s’effondrent car elles n’ont pas été réalisées ? Est-ce un moment de vérité qui le confronte à ses véritables aspirations ? Ou n’y a-t-il plus véritablement de différence entre le jour et la nuit, l’une étant la continuité rêvée de l’autre ?

Mon narrateur est en effet un velléitaire – il ne sait pas ce qu’il veut. De là un mouvement de balancier qui lui donne des airs de funambule. Dans cette chorégraphie, la nuit est un décor où il se cherche.

L’extinction des lucioles

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L’extinction des lucioles et la pollution lumineuse par Pauline brami

Depuis le siècle des lumières et l’invention de la lumière à gaz, l’homme n’a cessé de vouloir éclairer le monde au sens propre comme au figuré. Alors que les avancées scientifiques spectaculaires prédites par ces penseurs du XVIIIème sont effectivement devenues le faire valoir d’une société occidentale optimiste, des dommages collatéraux sur la nature, eux non prévus, ont également vu le jour, allant à l’encontre même d’une autre idée des lumières à savoir la glorification de la nature. Pier Paolo Passolini présenta en 1975 le phénomène de la disparition des lucioles comme un exemple des conséquences dévastatrices de l’industrialisation. Produits industriels, les éclairages artificiels publics se propagent à une vitesse fulgurante depuis une vingtaine d’années et menacent la survie de nombreuses espèces végétales et animales ainsi que la santé humaine.

Mais d’où vient la volonté de lutte contre l’obscurité?

L’homme est un animal diurne. Son sens le plus précieux, la vue, trouve ses limites dans l’obscurité. C’est cette impuissance innée face à la pénombre qui a rendu la nuit empreinte de peur et d’angoisses. Dans les mythologies et les contes les plus anciens, la nuit abrite les figures démoniaques, les loups-garous, les vampires, le danger et les douleurs. Dans le noir, notre vision est voilée et nos facultés de discernement perturbées. Aussi, quand les philosophes du XVIIIème oeuvrerent pour la diffusion du savoir contre les dogmes religieux, cette dichotomie entre la lumière et l’ombre s’est imposée. La lumière devint synonyme de connaissances, de progrès et de bonheur terrestre tandis que l’obscurité et les ténèbres servirent à qualifier la métaphysique, la religion, l’ignorance et le mal. Depuis, la propagation des éclairages urbains est venue répondre à ce besoin de sécurité. Les sources de lumière artificielle se sont multipliées : chaque année éclosent de nouveaux panneaux publicitaires lumineux, des éclairages sophistiqués pour revêtir les façades des monuments classés, des enseignes commerciales néonesques, des phares portuaires toujours plus grands…  Rien qu’en France, les points lumineux de l’éclairage public ont augmenté de 64% en vingt ans.

Or, l’obscurité est nécessaire à la régénérescence des tissus de notre corps, à l’équilibre des écosystèmes et à la survie de nombreuses espèces.

Pour la santé humaine, des recherches médicales menées par des universités américaines et l’Organisation Internationale de la Santé démontrent la corrélation entre la luminosité nocturne et la désynchronisation hormonale facteur de migraines, de fatigue diurne, de stress, d’anxiété, de troubles visuels comme la myopie et de cancers.

Chez les espèces animales et végétales, la nuit rassemble les conditions idéales de développement et de vie pour de nombreuses espèces. Deux tiers des oiseaux migrateurs voyagent de nuit en s’orientant grâce au clair de lune et à la position des étoiles. Aujourd’hui les lumières urbaines les déboussolent.  Chaque année, des milliers d’oiseaux viennent se heurter aux monuments et tours d’immeubles éclairés ou se tuent par épuisement à force de tourner autour des phares provoquant de véritables massacres.  La nuit du 8 au 9 octobre 2000, un millier d’oiseaux s’est tué lors de la mise en lumière du nouveau pont entre la Suède et le Danemark. En Pologne, à Olsztyn la mairie a fait le choix d’éteindre sa plus grande tour après avoir observé que des grues cendrées tournaient autour complétement perdues au lieu de poursuivre leur voyage migratoire.

D’autres espèces sont dites lucifuges. A l’inverse de l’homme, elles ont peur de la lumière qui agit comme une barrière. C’est le cas des zooplanctons qui ont l’habitude de revenir la nuit à la surface des lacs pour se nourrir des algues. Leur régression est notable au sein des eaux illuminées par les villes. De même, les tortues de mer peinent à rejoindre la mer lorsque le littoral est éclairé. Rejoignant la plaine, elles meurent tués par des prédateurs ou par épuisement. Les papillons de nuit sont eux aussi réticents à la lumière. Beaucoup plus nombreux que les papillons de jour (4500 espèces de papillons de nuit contre 260 espèces de jour), ils sont indispensables à l’équilibre des écosystèmes car ils constituent de fervents pollinisateurs. Leur régression corrélée à l’augmentation de la lumière nocturne vient modifier indirectement l’état de la flore. Cette dernière souffre également directement de l’éclairage artificiel. Les phases de repos des plantes sensibles à la lumière se trouvent réduites. Leur photosynthèse normale est perturbée. En conséquence, la chute des feuilles est retardée et les récoltes diminuent.  Les lucioles ainsi que les vers luisants communiquent en période de reproduction grâce à leur bioluminescence. Les soirs d’été, les mâles ailés volent et émettent des signaux lumineux pour que les femelles puissent les repérer. L’éclairage artificiel entrave les possibilités de leur rencontre et met ainsi en péril la survie de ces espèces. Mais elles ne sont pas seules, bien d’autres encore sont affectées massivement par l’invasion lumineuse.

Pour revenir à l’homme, si l’éclairage constant lui était bénéfique, comment expliquer l’usage de la lumière continue comme moyen de torture pour faire parler les détenus ?

L’observation des étoiles encore possible aujourd’hui dans les zones rurales, mais impossible en zones urbaines à cause des halos lumineux, deviendra-t-elle un jour qu’un souvenir amer?

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Le principe de précaution signée en 1992 à Rio préconise que nous n’attendions pas les effets négatifs pour agir.  Or, la solution première semble simple. Il faut redonner à la nuit, à la pénombre sa valeur et prendre conscience de sa nécessité pour la vie terrestre. Sur un plan plus pragmatique, il faut éviter l’éclairage de nouvelles zones et optimiser l’usage de la lumière artificielle en limitant sa durée, en réduisant son intrusion dans des zones n’en nécessitant pas et en adoptant de nouvelles technologies d’éclairages intelligents (LED à détecteurs de présence par exemple). Afin de sensibiliser le plus grand nombre à la pollution lumineuse, à la protection de la biodiversité nocturne et du ciel étoilé, l’événement « le Jour de la nuit » organisé chaque année depuis six ans en France organise des ateliers pédagogiques avec des scientifiques et invitent les villes à éteindre leur éclairage public. Elle oeuvrera cette année, le 20 septembre 2014, sur la présentation de la loi sur la transition énergétique au parlement prévu cet automne.

Pour faire réapparaître les lucioles […] il suffira de rendre à la nuit elle-même son pouvoir de latence et de prégnance. Il suffira de l’accepter. D’accéder à son pouvoir de visualité qui se nomme : l’obscur. George Didi-Huberman[1]

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(c) Tsuneaki Hiramatsu

Pour aller plus loin :

Le site de l’Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement Nocturnes

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(c) Pauline Brami

Sources:

[1] George Didi-Huberman, Lumière contre Lumière. Actes sud

Photographie en en-tête de Tsuneaki Hiramatsu

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Morceaux choisis d’un marketing de la nuit

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Que vous évoque la nuit ? Pour ma part elle a toujours symbolisé une sorte de mort. Continuer la lecture de Morceaux choisis d’un marketing de la nuit

Mademoiselle Chanel avait la tête dans les étoiles

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Mark Shaw, photo de Coco Chanel dans son appartement parisien, 31 rue Cambon, pour Life Magazine 1957

Traversant d’une marche décidée les arcades de la rue de Rivoli, mes pas résonnent sur le pavé désert de la ville endormie. Je m’engouffre dans un embranchement en angle droit, suivant le tracé d’une rue aux faibles lueurs jaunies. De cette artère interminable j’entrevois à peine l’allure austère et intimidante de la façade de la Cour des Comptes, continuant ma course en prenant soin de ne pas chuter sur l’asphalte détrempé. Il commence à se faire tard et le sommeil se montre de plus en plus pressant. Cherchant en vain ma direction à l’aide d’un plan froissé, je suis tiré de ma douce somnolence par une voiture cherchant à se frayer un chemin avec une certaine célérité. Je me déporte sur le côté gauche du trottoir glissant. Le véhicule s’engouffre alors plus loin dans la nuit et le silence resurgit.

Intrigué par l’état de mes souliers j’aperçois tout à coup dans le reflet de la flaque la silhouette d’une femme au balcon du second étage. Je discerne sans mal l’impression rêveuse et l’allure altière de cette présence nocturne qui semble laisser échapper de légères volutes de fumée. Que peut-elle donc contempler dans cette nuit sans lune ? Et à quoi pense-t-elle, seule dans l’air du soir, rue Cambon ?

Toujours est-il que cette apparition au regard scrutant par dessus les toits de Paris m’amena à cette déduction : Mademoiselle avait la tête dans les étoiles.

Gabrielle Chanel - 1937 - © Horst
Gabrielle Chanel – 1937 – © Horst

Faut-il préciser que la « nuit », cette parenthèse opportune face aux nuisances diurnes, représenta pour la couturière émérite une intarissable source d’inspiration ?

Bien malin celui qui réussit à décortiquer sans difficulté le processus créatif de l’artiste, en particulier quand cette illustre figure a priori si familière n’en reste pas moins nimbée d’un insondable mystère.

Permettez-moi donc de relever ce défi et de vous conter la fascination de Gabrielle Chanel pour l’astrologie et le ciel étoilé de Paris.

Inside Chanel - Mademoiselle Chanel et le Diamant
Inside Chanel – Mademoiselle Chanel et le Diamant

UNE FASCINATION COSMIQUE

Mon intérêt pour le sujet fut piqué au vif par la sortie tonitruante, l’année passée, de la relecture d’une icône horlogère du XXIème siècle : la J12. En effet à l’occasion des 10 ans de l’icône toute de céramique blanche vêtue, la Maison Chanel venait de créer la « Moonphase ». Dès lors une nouvelle vision émergeait, celle du reflet de la lune dans l’écume des vagues et des voiliers que chérissait tant la célèbre couturière. Cette navigation incertaine face à l’immensité marine, à laquelle s’adonnaient les compétiteurs de l’America’s Cup – dont les bateaux portaient pour dénomination le code J12 – était à l’image du parcours de Gabrielle Chanel, mêlée d’audace, de persévérance et d’inconscience.

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Montre J12 Moonphase 2013 – Détail – © Chanel

Malgré une enfance meurtrie, Gabrielle est née sous une bonne étoile, le 19 août 1883. Elle a héritée de la combativité de son signe astrologique : le lion.

Ce faisant, elle a réussi à dépasser le déshonneur de la misère et de l’abandon paternel pour devenir elle-même une étoile, un astre éclairant le ciel de mille feux.

Selon ses propres termes, cette femme d’affaires de talent à l’ambition chevillée au corps affirmait sans détour « je veux être de ce qui arrive ».

Le motif étoilé, elle le devrait aux pavés ornés de symboles templiers que ses pieds foulaient dans la froideur et l’atmosphère de recueillement du couvent d’Aubazine, pour se rendre à la messe matinale : « Tous les matins (…), elle emprunte un long couloir pavé de galets polis organisés en motifs géométriques : croissant de lune, étoiles à cinq branches, croix de Malte », explique l’écrivain Vincent Meylan, auteur de « Chanel joaillerie » aux éditions Assouline. C’est ici même, en Corrèze donc, en ce lieu où son père l’avait abandonnée, qu’elle perçut dans les vitraux médiévaux le double C entrelacé qui allait devenir son blason. Les nonnes l’initièrent d’ailleurs à la couture et marquèrent profondément Gabrielle, qui s’appropria l’ascèse monacale pour la traduire en épure vestimentaire.

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Inside Chanel – Mademoiselle Chanel et le Diamant

Soucieuse du confort à une époque où le style édouardien étouffait la féminité de ses conventions corsetées, elle accorda un traitement de faveur à une non-couleur ténébreuse en diable, celle de la nuit, le noir, jusqu’alors apanage des participants aux cérémonies endeuillées et aux domestiques habitant les chambres de bonnes des hôtels particuliers.

Elle devint très vite l’instigatrice de la sublimation des parisiennes avec sa petite robe noire dont l’ombrage étincelant portait en lui la magnificence insoupçonnée des grands soirs.

LES SONGES DE GABRIELLE : HEURES FUGACES AUX CONTRETEMPS DU JOUR

Si Gabrielle vivait le jour dans son appartement situé au 31 rue Cambon, qui lévitait entre sa boutique et ses ateliers, elle passait ses nuits dans sa chambre attitrée du Ritz, au 227-228, dont la vue donnait sur l’arrière de la place Vendôme, loin des regards indiscrets.

Alors que sa chambre du Ritz était pour elle semblable, par sa blancheur immaculée, à une chambre d’hôpital, son appartement d’en face, rue Cambon, possédait un cachet orientaliste principalement conféré par ses paravents en laque de Coromandel figurant, ça et là, bouquets de camélias ou service à thé que son détracteur initial, Paul Poiret n’aurait pas renié.

Gabrielle Chanel parmi les paravents en laque de Coromandel qui ornent l'appartement de la rue Cambon.
Gabrielle Chanel parmi les paravents en laque de Coromandel qui ornent l’appartement de la rue Cambon.

Ces paravents aux teintes sombres et dorées étaient pour elle une manière de reconstituer sa maison partout où elle séjournait notamment à la Pausa, où elle tenait des dîners avec ses amis artistes.

De nos jours, quiconque visitera l’appartement privé sera stupéfait de voir à quel point le temps semble suspendu au milieu des miroirs, coussins matelassés, paravents de bois, boules de verre, statues de Bouddha et lustres en cristal à pampilles.

La maison Chanel continue de s’inspirer de l’esprit des lieux, en témoigne le design de la montre J12, qui arborait à l’origine des volumes composés d’acier et de céramique noire inspirés de deux guéridons en laque qui meublaient son appartement.

Pour Bruno Pavlovski, président des activités mode Chanel « L’appartement permet à tous les créateurs de la maison de se ressourcer, c’est une façon de ne jamais oublier de la sentir et de la voir. Elle était tellement en avance sur son temps qu’elle reste très actuelle. »

Depuis la mort de «Boy», Gabrielle Chanel trompait sa solitude dans des réceptions en tout genre et s’évadait dans la lecture des ouvrages qui emplissaient sa bibliothèque. Son souvenir hantait ses nuits de même que son mariage en rêve demeura inachevé. Elle trouvait alors dans les pratiques ésotériques auxquelles il l’avait jadis initiée un certain réconfort.

Ainsi, elle avait pour habitude d’attirer la félicité à elle en touchant régulièrement la pierre météoritique qui ornait son appartement.

Boy Capel initie Coco Chanel à l'ésotérisme, dont les symboles récurrents deviendront des sources d'inspiration dans ses collections.
Boy initia Coco Chanel à l’ésotérisme, dont les symboles deviendront des sources d’inspiration récurrentes dans ses collections. Source : Inside Chanel – Coco.

 « Boy », c’était l’affectueux sobriquet dont elle avait affublé Arthur Capel, celui pour qui son amour ne perdit jamais de sa fougue. Icône inspirante pour la créatrice, ce fut lui sans doute qui fut son étoile, cette lumière qui perce l’obscurité, apaise, rassure et guide. Il lui fournira d’ailleurs les fonds nécessaire à l’ouverture de « Chanel Modes », la boutique du 21 rue Cambon.

L’usage du tweed et de la flanelle, signature récurrente des collections de Gabrielle Chanel trouve son origine dans les polos que revêtait Boy lors de ses parties de golf. De même, la forme du flacon du « parfum de femme à odeur de femme » conçu par Ernest Beaux, N°5, n’est pas sans rappeler les flasques de whisky que celui-ci affectionnait tant.  Faut-il y voir une appropriation de sa virilité sécurisante ?

Pour Gabrielle, les nuits avaient, auparavant, des parfums d’amour, et son style d’avant-garde était tout droit emprunt des vêtements qu’elle chipait dans le dressing de ses amants.

Gabrielle Chanel et l'un de ses amants, Serge Lifar. Photo Jean Moral © Brigitte Moral
Gabrielle Chanel et l’un de ses amants, Serge Lifar.
Photo Jean Moral © Brigitte Moral

Mais la nuit pouvait aussi être le théâtre d’angoisses existentielles. A-t-elle vraiment réussi à tirer un trait sur  la honte que lui a inspiré son enfance modeste et itinérante chez les camelots cévenols, la mort de sa mère sous ses yeux ou bien encore l’abandon par son père ?

Si le noir était devenu, sous ses doigts, élégance et renoncement à la vanité du monde, a-t-il pour autant perdu son signifiant de ténèbres originelles, de deuil et de voyage sans retour ?

L’ÉVEIL D’UNE FAISEUSE DE RÊVES ÉTOILÉS

Dans un entretien pour le journal L’Intransigeant, Gabrielle Chanel avait manifesté, durant les années folles, sa passion débordante pour les astres cosmiques par ces quelques mots : « J’ai voulu couvrir les femmes de constellations. Des étoiles de toutes les dimensions pour étinceler dans les chevelures, des franges, des croissants de lune. Voyez ces comètes dont la tête brillera sur une épaule, et dont la queue scintillante va glisser derrière les épaules pour retomber en pluie d’étoiles sur la poitrine ».

Elle puisait dans la symbolique astrale l’intemporalité qu’elle a sans cesse souhaité donner à sa maison et à chacune des pièces composant ses collections. L’étoile, trait d’union entre Antiquité et contemporanéité, toujours redessinée, modernisée et stylisée, se détachant sur la toile noire de la nuit, était toute destinée à devenir l’un de ses motifs privilégiés.

Collier Nuit de Diamants, Comète. Collection "1932" ©Chanel
Collier Nuit de Diamants, Comète. Collection « 1932 » – © Chanel

L’approche innovante du bijou initiée par Gabrielle Chanel résidait dans le remplacement des pierres précieuses par le cristal et les verreries multicolores. Ses bijoux fantaisie, réalisés avec le concours de la Maison Gripoix, établissement passé maître dans l’art de la taille du verre, vinrent compléter sa collection de chapeaux, par laquelle l’aventure avait commencé.

Le succès fut si grand que la Diamond Limited Corporation, basée à Londres, exhorta la couturière à redonner au diamant son éclat.

Carton d’invitation pour l’exposition « Bijoux de Diamants » (1932)

Inspirée par la nuit, et notamment par un ciel strié d’étoiles clignotantes dans lequel s’était installé un croissant de lune brillant alors qu’elle descendait l’Avenue des Champs-Elysées, Gabrielle organisa, en 1932, l’exposition « Bijoux de diamants » qui mettait notamment en lumière un collier sans fermoir épousant l’arrondi du cou, dénommé « comète ».

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Collier Comète original – Chanel (1932)

Des bijoux incroyables d’audace, transformables, ruisselant sur les mannequins de cire telle la pluie d’étoile dont Gabrielle Chanel avait voulu couvrir les femmes, firent l’admiration des élégantes du tout Paris : « Voyez ce collier, vous pouvez en faire à l’instant trois bracelets et une broche ».

Exposition "Bijoux de Diamants" (1932) ©André Kertész @Vogue Paris
Exposition « Bijoux de Diamants » (1932) ©André Kertész

A l’issue de l’exposition, les bijoux furent démontés, sur ordre de la Chambre syndicale des joailliers, et les diamants restitués à la Diamond Limited Corporation. Il était encore impensable, alors, pour le monde des joailliers de tradition, qu’une couturière puisse réellement et durablement créer des bijoux de pierres précieuses. La collection n’avait été encouragée et tolérée que parce qu’elle était considérée comme un événement éphémère ayant pour unique objectif de relancer l’achat de diamants freiné par la crise des années 1930.

Une seule pièce fut conservée : la broche Comète, dont l’étoile devint officiellement le symbole du département joaillerie de la maison lors de sa création en 1993.

Broche comète Chanel, réalisée en 1932 pour la collection « Bijoux de Diamants » © Corinne Jeammet
Broche comète Chanel, réalisée en 1932 pour la collection « Bijoux de Diamants » © Corinne Jeammet

La Maison Chanel rendit hommage, en 2012, aux bijoux de diamants, cette pierre qui « représente, avec sa densité, la valeur la plus grande sous le plus petit volume », selon les mots de sa fondatrice, au travers la Collection 1932, célébrant ainsi en grande pompe le 80e anniversaire de l’exposition du Faubourg Saint-Honoré.

Ce fut l’occasion de rééditer le collier « comète » rebaptisé « étoile filante » avec ses 85,5 carats de diamants se prolongeant par de précieuses chaînes fixées à une étoile amovible, mais aussi de créer la bague « cosmos », la broche « céleste » ou encore de décliner le lion astrologique sous forme de sautoir.

Collection "1932"
Collier Etoile Filante – Collection « 1932 » © Chanel

Une exposition privée intitulée « Chanel Haute Joaillerie » fut organisée dans un planétarium éphémère installé au Musée du Quai Branly et certaines pièces furent même présentées à la Biennale des antiquaires.

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Biennale des Antiquaires 2012, Chanel – Collection « 1932 », Constellation du Lion : Lion de Quartz, comète de diamants et diamant jaune 32 carats.

L’étoile, emblème d’émancipation, d’« élévation du temps », d’intemporalité et d’onirisme, n’en finit pas d’inspirer les créateurs, qui choisissent désormais d’extraire de celle-ci une imagerie régressive nimbée d’une insouciance somme toute enfantine.

Kristen Stewart dans la Campagne Pré-Automne 2014 ©Chanel
Kristen Stewart dans la Campagne Pré-Automne 2014 © Chanel

Je finirais sur cette note de Gabrielle Chanel : « La vie qu’on mène est toujours peu de chose. La vie qu’on rêve, voilà la grande existence parce qu’on la continue au-delà de la mort. » Mademoiselle avait la tête dans les étoiles.

Si vous désirez prolonger l’expérience de la légende Chanel, rendez-vous début 2015 à l’occasion de la réouverture du Ritz pour voir la chambre du palace qu’occupait Gabrielle. Pour les moins patients, vous pourrez admirer les dernières réalisations joaillières de la Maison lors de la Biennale des antiquaires du 11 au 21 septembre 2014.

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La Nuit des Musées

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Pour la Nuit des Musées, Sparks vous présente sa sélection de lieux.

A vous de nous dire ce que vous en pensez. 🙂

 

  • Au Musée de la Chasse et de la Nature.

Dionysos, les chants miraculeux de la Terre et de la Nuit : une performance qui se déploie dans plusieurs salles du musée autour du dieu du vin et de la fête.

De 20h à 23h, cycle de 40 min répétée à 20h, 21h et 22h au 62, rue des Archives, 75003 Paris

http://www.chassenature.org/fr/le-musee/programmation-culturelle/nuit-europeenne-des-musees

  • Au Musée des arts et métiers

L’atelier de Light Painting par Lomography, est complet … mais d’autres activités intéressantes sont proposées :

Les Fantasmagories de Robertson pour se replonger dans nos terreurs nocturnes ou Bertillon aux origines de la police scientifique.

Les Fantasmagories de Robertson à 21h et 22h30, atelier communication 1er étage, au 60, rue Réaumur, 75003 Paris.

Bertillon plusieurs séances à 18h30, 19h30, 21h et 22h30, RDV dans le Choeur de l’Eglise, au 60, rue Réaumur, 75003 Paris.

http://www.arts-et-metiers.net/musee/nuit-europeenne-des-musees-2014

  • Au Centre Wallonie – Bruxelles

Une exposition poétique de design, La matière des nuages, Le design du bois en Wallonie et Bruxelles, nous permet de découvrir les designers belges du moment

De 11h à 23h sur la Piazza Beaubourg, 127-129, rue Saint-Martin, 75004 Paris

http://www.nuitdesmusees.culture.fr/musee/centre-wallonie-bruxelles/ndm-999878/

  • Le Musée du Quai Branly

Pour le DJ Set mais aussi pour les Visites surprises où les conférenciers proposent des commentaires des collections sur le thème de la nuit.

A voir également : Fade to Black, une vidéo qui propose la vision nocturne de deux ville : Tokyo et New York. Au cinéma à 20h30.

De 19h30 à 22h30 au 37, quai Branly, 75007 Paris

http://www.quaibranly.fr/en/programmation/festivals-and-events/nuit-europeenne-des-musees-2014.html#c38794

  • La Galerie Musée Baccarat propose une visite nocturne de ses 250 ans d’histoire. Classique et cristallin !

De 18h30 à 22h au 11, place des Etats-Unis, 75016 Paris

http://www.nuitdesmusees.culture.fr/musee/baccarat-galerie-musee/ndm-8400198/

  • On danse à Orsay !

Le grand bal de la nuit aura lieu à partir de 22h sous la commande du chorégraphe José Montalvo.

De 22h à 23h30 au 62, rue de Lille, 75007 Paris

http://www.nuitdesmusees.culture.fr/musee/musee-dorsay/467eea20ffffffce0165381c73b178d3/

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