La pente

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On ne peut la poursuivre

qu’au fond de la lagune

entre les sursauts bleus et les reflets d’ambre,

presque contre les absences aimées,

là où tout débute,

dans les silences, les apostrophes.

 

Tout s’effondre sauf elle,

prédestinée à l’affaissement

natal ; sa vitesse caresse les

carcasses.

 

Peut-être est-ce un toboggan

ou plutôt un escalier descendant d’un ciel vide

balayé par les vents chauds et suaves

où les corps s’imprègnent des mouvements :

ils tendent leurs bras, enlacent et électrisent

les êtres, puis ceux-ci déclinent

alors que des échos crient dans leurs chutes

équivoques.

 

Il est temps de gravir le promontoire

en laissant bottes et manteaux

au bas des gravas. L’eau première déborde déjà

sur la grève.

Les déshérités

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Nous sortons de cette nuit
Où des tigres sabrent les eaux multiples,
Nous sortons de ces champs de cuivre
Où nos plaies se soudent de la vibration du métal premier,
Celui poli le long des allées d’ocre.

Armée des inerties, armée sous hypnose,
Secrète et fragile, tracée d’une traite
Sur la couverture en lambeaux d’un carnet
Noir animal,
Elle avance en dehors du sommeil
Comme une morsure atonale.

Tous disparaitront,
Puis, lorsque viendra l’orage,
Je serai seul face au tombeau.

feu extraterrestre

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Mon terrien,

la guerre que nous avons perdue a débuté. Quelque temps encore, nous jouerons les conquistadors, montant nos vifs météores pour chevaucher la fange que l’Eldorado dore. Quelques batailles encore, nous rebondirons entre les raquettes de la vie et de la mort, remontant de nos efforts opiniâtres mais résignés nos ressorts. Quelques offensives encore, nous combattrons toutes dents dehors, persévérants mais certains de ne jamais revenir au score. Puis, quand nous aurons épuisé notre énergie de feindre, quand le général troquera sa panoplie de soldat contre son costume de croquemort, nous irons, plastronnants picadors, passer la muleta du destin en simulant d’en ignorer l’inexorable sort.

Ne crois pas, mon éloigné, que l’absurdité de la guerre dicte la folie de mes mots : nous allons perdre la guerre car nous l’avons déjà perdue et avant que ma lettre ne te parvienne, déjà, le temps m’aura donné raison. L’issue est certaine, il ne reste à la fatalité qu’à décider des détails, la manière, l’instant, le nombre.

La campagne de HL-2909 est bien différente de celle de JS-0804. Ici, nos bombes d’antimatière sont inopérantes : aussitôt qu’elles explosent, elles sont englouties par la gueule de gigantesques vortex qui pullulent dans le vide. Sous cette atmosphère inerte, les balles-ondes refusent de sortir des canons de nos fusils et le noir plasma gluant recouvrant cette planète de gaz neutralise grandement nos munitions à concussion. Mais aucun de ces motifs n’est la raison de notre défaite annoncée : nous ne pouvons pas gagner, car ils ne peuvent pas perdre ; nous ne pouvons pas vivre car ils ne peuvent pas mourir.

Il y a quelques jours, mais je devrais parler en heures car il y a tant d’astres dans cette galaxie que la lumière est éternellement présente et illumine continuellement HL-2909 d’un éblouissant nimbe cuivré, d’où son surnom de planète aveugle, j’ai été le témoin d’une scène qui a formé en moi la certitude de notre débâcle.

Allongé sur le sol, abrité derrière mon dissimulateur, un couple de fumeroles valsant quelques centimètres au-dessus de l’extrémité de mon arbalète, j’observais à travers sa lunette le cadavre convulsant dont je venais de mutiler la beauté. A mesure que ramollissait la corne saillant de son front, sa bouche unissant ses deux crânes kaki écumait, vomissant sur son corps couleur pétrole des nappes que quatre hauts soleils irisaient. Jamais jusqu’alors je n’avais tué si splendide être, et je dois te confier mon absent, que j’accompagnais mon arme dans ses élans en la bandant et déchargeant le magma étincelant qui poudra ses cheveux de clairs astres de bronze. Alors que ma main gauche cherchait une flèche dans mon carreau pour soulager son agonie, une nouvelle créature s’immisça dans ma ligne de mire. Elle s’approcha du corps étendu et s’envola soudain, entraîné par sa queue qui s’élevait au-dessus de sa tête. Stupéfaits, transis de fascination et d’épouvante, mes yeux aimantés par cette majesté de clair métal ne m’appartenaient plus. D’abord je vis des mouvements furieux. Ensuite, j’entendis une miraculeuse musique. L’alien flottant agitait au-dessus de la dépouille ses mains, et puis ses bras, et jusqu’aux épaules, ciselant l’air mort, sculptant dans le vide massif d’invisibles arabesques onglées, enveloppant le néant de gestes de dentelle à la manière d’un chef d’orchestre. La sorcellerie commençait seulement. De sa queue tendue à en crever le ciel, s’échappait des sons lumineux, des arcs sonores et multicolores, des hélices aigües et rouges, des traits verts justes et faux, des spirales bleu grave, des volutes, des colonnes, et des serpentins, des lignes et des courbes, toutes colorées, toutes mélodieuses, comme une harmonie d‘artifices tiré depuis elle, qui s’en allaient s’enrouler, tournoyer autour du mort, l’emmitoufler, ricocher sur sa peau, et le traverser en tous sens. Il se souleva horizontalement, immobile à 1m du sol, porté par la musique, et peu à peu je vis s’entrouvrir ses écluses gelées. Le concert d’infinitésimales secondes qui parurent d’interminables siècles ranima ma victime. Je repoussai la flèche au fond du carreau, me levai, et rentrai au vaisseau, ébahi de cette médecine inouïe.

Mon séparé, comprends-tu désormais mes premières paroles ? Ces êtres sont presque immortels. Ils règnent sur des dimensions dont nous ne soupçonnions pas l’existence.

Condamné à mort ou à l’exil militaire, j’ai choisi la guerre dans l’espoir de racheter au combat mon retour vers toi. Il n’y aura pas de triomphe, ni de second voyage. Je te laisse mon ange la paix et le paradis. Console-toi : l’enfer de la guerre est peuplé de beaux soldats !

Ton feu extraterrestre.

anti manifeste 1 Pauline Brami

Texte : Jasper Vilin

Illustration: Pauline Brami

Double lune

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La mer

 

 

double lune008

Hôtel Terminus

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hotel

Cet hôtel est vide,

situé en contrebas de tréfonds

qui ne mènent nulle part, sinon vers le médiocre,

où le froid ocre palpe avidement les murs d’écailles de ses mains grasses,

où rien ne bouge ni ne s’élance, sinon la poussière épaisse et suave

contre notre gorge,

tout crie à rebours, tout est bruit et désir sauvage.

Nous parlons ici d’une cage de membranes en déshérence.

Nul n’y pénètre

sans risque ; des restes de soupirs, de contraintes, il n’y a que ça,

il n’y aura que ça ; ce non-lieu broie les crânes, les éclate en morceaux

denses et abjects sur les parois,

avant qu’ils ne glissent langoureusement

sur un sol quelconque.

Pourtant, c’est toujours l’époque des grands soleils, lacérant l’océan

par de larges traits écarlates, de ceux qui ravivent

les crépis dégueulasses

en écartelant leur chair molle,

pâle et pointue.

C’est l’époque de feu, c’est l’époque fondue.

Mâts et drapeaux se plantent dans cette cave céphalique, en son milieu.

Ils en arrachent les pitoyables apparats.

Mâts et drapeaux s’inscrivent dans l’éther.

Ils éclatent les fibres nerveuses qui s’étiolent en des toiles superposées,

en des toiles de jute qui porteront la corde à nos envies,

dont les lèvres écaillées se dessècheront en fruités lambeaux.

L’hôtel rouge à l’heure des insomnies.

Au lieu que la vie ne cesse de souffler sur les parois pentues et fragiles,

elle explose en grosses ecchymoses, hurle à mille temps et s’extrait

d’un geste des environs communs pour retrouver,

haletante, le silo en hémisphère.

Encore de la compassion, encore de la profanation.

Pourfendues en leurs entrailles,

le personne dévore leurs enfants de paille,

de faille.

Cet hôtel est vaste, et j’en caresse les murs

de ma paume, recouverte d’échardes ardentes.

Fractions et fragments de vie se collent entre les peaux

des os décollés, alors qu’un temps radieux inonde

de couleurs

et de lumières le décor.

 illsutration sparks 003

Texte: Pierre-William Fregonese

Illustrations: Pauline Brami

Aux ombres

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À mes ombres

déloyales, lardées de danses et d’insuffisances

à même de lézarder l’astral dès lors

qu’une courbe détourne l’alliance

d’un rond de foire en déshérence ,

et la radio essaye d’éviter le pire

des échos lévités d’ici-bas.

À mes ombres

de combats, de solitude de prélats,

de hasardeux souterrains bien au fond

des convenances de bazar ;

elles avancent en taffetas

elles tombent aux ébats

fraternels.

À mes ombres

aux allures de Mustang ,

de celles qui me happent trop tôt,

me laissant tardivement entre les dunes

sous une voûte de soie rose,

vêtu d’arides ecchymoses.

À mes ombres

blondes que je voudrais revoir,

brunes que j’aimerais encore décevoir,

aux autres aléatoires que j’embrasserai bien tard.

À leurs ombres,

vides.

Cinema America

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Lui taquine la suie d’artiste,

attise celle qui tapine

le long des chimères de calcaire

appauvries en artères à long cours,

et, son talent en arrière-cour,

pense à l’autre, à ses jambes blanches,

à ses hanches, ses cheveux d’épeautre.

 

Il s’assoit au beau milieu du carrefour,

des cadres roses et lumineux en son pourtour

aussi bien agencés que ses idées moroses ;

elles tournoient à la lumière vespérale

au fond d’une atmosphère toute minérale

où se font encore plus forts les profonds râles.

 

L’arbre vécu se tient, lui, droit,

ses écus brûlent la couleur

sur le pavement automnal ;

le feuillage reste en suspension.

De ce forum outrageant, elles sortent,

ces profondes écailles bleues

ou bien vertes qui se déposent

sur ses paupières d’avant-garde.

 

Une bouteille féconde la furie

contre la chambre océan, contre lui.

Et les fards d’alors reflètent cet ambre

d’un coucher de vent sur les immortelles ;

il reste, et puis il survit dans sa nuit.

 

November 15

 

Texte: Pierre-William Fregonese

Illustration: Pauline Brami

Hanté

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Le monstre lorgne à la volée,
d’autres intermèdes éparses,
montre de borgnes passages hantés.
Cherchant sans borne, sa futur farce,
Des mots d’esprits, des mots chantés
servant sa haine venue de mars.
Par des échanges distancés
Couvrant sans peine à la garce
Son effarante férocité

Les parcs cintrés

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Et les infinis s’embrassent

avant que l’on ne s’efface

dans la moiteur d’avant soir.

 

Et les infinis s’enlacent

après la ronde fugace

des langueurs dans l’entonnoir.

 

Et les infinis s’amassent

bien vite, bien tard, hélas,

pour se perdre dans le noir.

 

Alors clameurs et regards

retournent dans les ciels jaguar,

derniers jalons ; et tu passes.

Balancement

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Près de la ruelle, sous la porte cochère,

aux premiers émois qui ne restent

que de vagues trépas,

naguère nous nous balancions d’avant

en arrière,

avant de nous recroqueviller remplis de brumes

sous cette verrière

opaque.

 

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Même moment, plus tard. La nuit s’affale et les Parques débarquent,

étouffant l’intervalle des jours.

 

Sous l’arc en palindromes,

les mots

se composent en anneaux,

puis l’enfilade les sépare,

et vient alors l’enfer

sous cette verrière devenue claire.

 

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Texte: Pierre-William Fregonese

Illustrations: Pauline Brami

Sphère(s)

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Ah ! parce qu’elle est plus rapide,

laisse un tracé de couleur pourpre

– de ce rouge si particulier d’Andrinople –

et coupe proprement les espaces sans matière

avec ardeur, rigueur et manière !

C’est la raison qui m’amène à choisir et ravir ce rayon.

 

Et la pente bleue au loin ? Regarde, ne s’ouvre-t-elle pas devant nous,

ne s’offre-t-elle pas sans remous ?

 

Ne prends pas cette côte escarpée, elle vacille sous ses faibles lumières,

elle vocifère un dialecte de là-haut.

Choisis l’un ou l’autre de ces monceaux de pierre que projettent

hier et que nous devons saisir au vol

d’une parole.

 

Eh ! nous tomberons dans une autre atmosphère avec fracas,

croulant sous leur poids et nous brisant en un sombre éclat !

 

Alors nous tomberons, toi puis moi, puis nous.

Peu importe les émois, les couleurs se mélangeront et les matières

s’interpelleront au-dessus de nos consciences, et cela s’agrègera.

Puis viendra, sans un bruit, une détonation fauve.

Et l’expansion reprendra, en une large bouffée, sa sphère tout entière.

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Texte: Pierre-William Fregonese

Illustration: Pauline Brami

Ensembles blancs sur grands ensembles

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Façade sèche et appauvrie qui craquèle en couches de crépis

et abritant de fausses arcades majeures,

celles-ci parfaites d’une teneur taupe,

voilà la porteuse des jardins vagues ; ils lévitent en Corbuserie.

 

Ample,

une suite de brèves ombres basanées

et chauffées à blanc

court élégamment

de gauche à droite

en une file psalmodiée,

laquelle évite et s’abrite tout autour,

bien qu’il n’y ait guère plus que son pourtour.

 

Le grain se fait de plus en plus fort, la scène s’en lave les mains.

Les grands ensembles, pas plus que des hauts escaliers,

se descendent en arrière,

en rebroussant baldaquin.

 

 

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Texte: Pierre-William Fregonese

Dessins: Pauline Brami