Entretien nocturne avec Thibault Malfoy

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Thibault Malfoy est l’auteur de Paris est un rêve érotique, un premier roman dans lequel on pénètre comme on se glisserait dans les coulisses obscures d’un cabaret flamboyant où sont, chaque nuit, agitées les ficelles qui régissent un dialogue infini entre illusion et réalité.

Le narrateur y entrevoit Cecilia, dont le corps de danseuse dévoile ses contours sculptés par la lumière projetée et obscurcit aussitôt son esprit. Elle crée en lui une obsession fascinée qui vient heurter le quotidien déjà si difficile à discipliner qu’il tente de bâtir avec sa compagne, Zoé.

La nuit et les décors construits par les insomnies engloutissent un peu plus, à chaque page, les journées du narrateur, jusqu’à ce que ni lui ni le lecteur ne puissent plus démêler ce qui relève du vécu et ce que l’imaginaire a dessiné.

Extrait :

« Je ne veux pas retourner au cabaret ; je n’y retournerai pas, j’en rêve. (…)

Au réveil, j’ai mal partout.

Hors des murs roses et noirs du cabaret, je commence à te voir partout. Une oscillation dans la foule qui craque sous mes pas, un reflet dans une vitrine, une publicité pour un maillot de bain s’évadant avec un bus : toute chose est un prétexte pour t’imaginer. (…)

Je prends ici un visage, là des hanches, et aussi ces mains, et je me débrouille pour coordonner le tout. Tu deviens une femme composite, une femme Picasso. Je m’étonne à peine de te retrouver, à doses infimes, dans d’autres corps, chez d’autres femmes, inclusions qui ne sauraient tout à fait sauver ces cristaux de leur impureté. »

Paris est un rêve érotique, de Thibault Malfoy, Editions Grasset

 

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(c) Sparks In The Eyes / Pauline Brami

 

Paris est un rêve érotique, c’est le nom du cabaret où danse Cecilia, celle dont le corps subjugue ton narrateur. As-tu passé une nuit dans un cabaret parisien pour t’imprégner de l’ambiance et créer le tien ?

J’ai passé une soirée au Crazy Horse, et la scène correspondait à peu près à l’image que je m’en étais faite en voyant le documentaire que Frederick Wiseman a consacré au cabaret. Soit un espace-temps où des danseuses interprètent, au cours de chorégraphies sophistiquées, les clichés de l’érotisme hétérosexuel : soubrette ou dominatrice, la femme n’y est jamais l’égale de l’homme. Ce dont en revanche je ne m’étais pas douté, c’est qu’il y avait également des femmes dans le public, et leur nombre n’était pas négligeable. Ce n’était pas une soirée « entre hommes » – tant mieux, rien ne m’est plus pénible que les compagnies exclusivement masculines.

Le fantasme était donc triple : exhibitionnisme de la danseuse, voyeurisme du spectateur et sentiment d’émulation chez la spectatrice (qui aimerait susciter chez son homme autant de désir). C’est ce triangle relationnel que j’ai voulu reproduire dans mon roman.

 

Au-delà de ce cabaret que nous découvrons dans ton roman, que penses-tu de l’idée selon laquelle Paris est une ville « rêvée » et « fantasmée » plus que vécue ? Une ville sur laquelle la force de l’imaginaire imprime des représentations si fortes que chaque nuit elles effacent la réalité du jour ?

Paris, comme toutes les grandes villes, se dédouble dans l’imaginaire de chacun, s’y intègre et y dérive : elle s’éloigne peu à peu de ce qu’elle est réellement. C’est ainsi que San Francisco restera une ville de hippies, même si ceux-ci l’ont depuis longtemps abandonnée aux entrepreneurs millionnaires de la Silicon Valley (faisant monter les loyers, ils provoquent des expulsions en série).

Paris restera une ville d’art et d’amour, un cliché que Woody Allen semble avoir bien assimilé dans Minuit à Paris, et qui remonte comme tu sais aux Années folles. Même si ses films sont inégaux, Woody Allen a compris que l’art valait bien la vie, qu’une fiction était parfois plus plausible que la réalité. Il n’y a que les écrivains naturalistes pour révérer autant la réalité – et encore, ce qu’ils prennent pour la réalité n’est qu’un manque d’imagination.

 

Si le narrateur semble prisonnier de ses nuits sans repos, Cecilia, quant à elle, s’y libère. Qu’apporte la nuit par rapport au jour ? Est-elle une soupape, un espace de liberté accueillant des pensées ou des actes qu’on ne tolérerait pas de jour ?

La nuit apporte des ombres où l’imagination peut se recueillir, s’épanouir. Ce qu’on ne voit pas accroche davantage notre pensée, ce qu’on devine a plus de présence que ce qui est visible. Les contrastes entre la nuit et les éclairages censés la révéler composent un espace de tensions permanentes ; tout semble alors plus intéressant.

 

Dans Paris est un rêve érotique, le narrateur dépeint à plusieurs reprises des ambiances précises et envoûtantes, qui plongent le lecteur dans une atmosphère synesthésique. Si la nuit parisienne devait être condensée en une musique ? un lieu ? une odeur ? une sensation ? une saveur ? Lesquels seraient-ce selon toi ?

Les nuits parisiennes, c’est l’odeur de transpiration en boîte, le bruit d’un verre qui se brise à la terrasse d’un café, des éclats de voix dans la rue, un homme seul qui, ayant trop bu, pisse contre un mur, s’appuyant d’une main contre lui, avant de repartir vers d’autres fêtes. Au petit matin, il ne reste que la puanteur de l’urine et le crissement du verre sous nos pas.

 

En compagnie du narrateur, on dérive du China à la Panic Room avant d’aller prendre un dernier verre à la Mécanique Ondulatoire. Quelle serait « la cartographie (…) de (t)es errances nocturnes » ?

Ces derniers temps, on me trouvait partout où l’on dansait : à l’Opéra Bastille, au Palais Garnier, au Théâtre du Châtelet et à Chaillot. Rien ne me réconforte plus que cet art muet qui exprime tant de choses avec si peu. Une leçon pour tout écrivain bavard.

 

À quelle époque aurais-tu souhaité expérimenter une nuit parisienne ? Pour quelles raisons ?

J’aimerais connaître le Paris du futur, qui ressemblerait enfin à une capitale du XXIe siècle, plus grande, plus haute, plus vivante. Mon narrateur imagine ce que serait Paris en partie submergée après la montée du niveau marin. Il manque à cette ville, je crois, une mer qui la renouvellerait sans la changer. J’aimerais vivre assez longtemps pour voir de nuit cette mer parisienne, dédoublant les lumières de grandes tours fines, dont les rez-de-chaussée s’appuieraient sur le dernier étage de nos immeubles haussmanniens enfin sous l’eau.

 

Ton narrateur évoque régulièrement son conflit avec la nuit. Est-ce pour lui le moment où toutes les velléités de la journée s’effondrent car elles n’ont pas été réalisées ? Est-ce un moment de vérité qui le confronte à ses véritables aspirations ? Ou n’y a-t-il plus véritablement de différence entre le jour et la nuit, l’une étant la continuité rêvée de l’autre ?

Mon narrateur est en effet un velléitaire – il ne sait pas ce qu’il veut. De là un mouvement de balancier qui lui donne des airs de funambule. Dans cette chorégraphie, la nuit est un décor où il se cherche.

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