3-Nuit

L’extinction des lucioles


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L’extinction des lucioles et la pollution lumineuse par Pauline brami

Depuis le siècle des lumières et l’invention de la lumière à gaz, l’homme n’a cessé de vouloir éclairer le monde au sens propre comme au figuré. Alors que les avancées scientifiques spectaculaires prédites par ces penseurs du XVIIIème sont effectivement devenues le faire valoir d’une société occidentale optimiste, des dommages collatéraux sur la nature, eux non prévus, ont également vu le jour, allant à l’encontre même d’une autre idée des lumières à savoir la glorification de la nature. Pier Paolo Passolini présenta en 1975 le phénomène de la disparition des lucioles comme un exemple des conséquences dévastatrices de l’industrialisation. Produits industriels, les éclairages artificiels publics se propagent à une vitesse fulgurante depuis une vingtaine d’années et menacent la survie de nombreuses espèces végétales et animales ainsi que la santé humaine.

Mais d’où vient la volonté de lutte contre l’obscurité?

L’homme est un animal diurne. Son sens le plus précieux, la vue, trouve ses limites dans l’obscurité. C’est cette impuissance innée face à la pénombre qui a rendu la nuit empreinte de peur et d’angoisses. Dans les mythologies et les contes les plus anciens, la nuit abrite les figures démoniaques, les loups-garous, les vampires, le danger et les douleurs. Dans le noir, notre vision est voilée et nos facultés de discernement perturbées. Aussi, quand les philosophes du XVIIIème oeuvrerent pour la diffusion du savoir contre les dogmes religieux, cette dichotomie entre la lumière et l’ombre s’est imposée. La lumière devint synonyme de connaissances, de progrès et de bonheur terrestre tandis que l’obscurité et les ténèbres servirent à qualifier la métaphysique, la religion, l’ignorance et le mal. Depuis, la propagation des éclairages urbains est venue répondre à ce besoin de sécurité. Les sources de lumière artificielle se sont multipliées : chaque année éclosent de nouveaux panneaux publicitaires lumineux, des éclairages sophistiqués pour revêtir les façades des monuments classés, des enseignes commerciales néonesques, des phares portuaires toujours plus grands…  Rien qu’en France, les points lumineux de l’éclairage public ont augmenté de 64% en vingt ans.

Or, l’obscurité est nécessaire à la régénérescence des tissus de notre corps, à l’équilibre des écosystèmes et à la survie de nombreuses espèces.

Pour la santé humaine, des recherches médicales menées par des universités américaines et l’Organisation Internationale de la Santé démontrent la corrélation entre la luminosité nocturne et la désynchronisation hormonale facteur de migraines, de fatigue diurne, de stress, d’anxiété, de troubles visuels comme la myopie et de cancers.

Chez les espèces animales et végétales, la nuit rassemble les conditions idéales de développement et de vie pour de nombreuses espèces. Deux tiers des oiseaux migrateurs voyagent de nuit en s’orientant grâce au clair de lune et à la position des étoiles. Aujourd’hui les lumières urbaines les déboussolent.  Chaque année, des milliers d’oiseaux viennent se heurter aux monuments et tours d’immeubles éclairés ou se tuent par épuisement à force de tourner autour des phares provoquant de véritables massacres.  La nuit du 8 au 9 octobre 2000, un millier d’oiseaux s’est tué lors de la mise en lumière du nouveau pont entre la Suède et le Danemark. En Pologne, à Olsztyn la mairie a fait le choix d’éteindre sa plus grande tour après avoir observé que des grues cendrées tournaient autour complétement perdues au lieu de poursuivre leur voyage migratoire.

D’autres espèces sont dites lucifuges. A l’inverse de l’homme, elles ont peur de la lumière qui agit comme une barrière. C’est le cas des zooplanctons qui ont l’habitude de revenir la nuit à la surface des lacs pour se nourrir des algues. Leur régression est notable au sein des eaux illuminées par les villes. De même, les tortues de mer peinent à rejoindre la mer lorsque le littoral est éclairé. Rejoignant la plaine, elles meurent tués par des prédateurs ou par épuisement. Les papillons de nuit sont eux aussi réticents à la lumière. Beaucoup plus nombreux que les papillons de jour (4500 espèces de papillons de nuit contre 260 espèces de jour), ils sont indispensables à l’équilibre des écosystèmes car ils constituent de fervents pollinisateurs. Leur régression corrélée à l’augmentation de la lumière nocturne vient modifier indirectement l’état de la flore. Cette dernière souffre également directement de l’éclairage artificiel. Les phases de repos des plantes sensibles à la lumière se trouvent réduites. Leur photosynthèse normale est perturbée. En conséquence, la chute des feuilles est retardée et les récoltes diminuent.  Les lucioles ainsi que les vers luisants communiquent en période de reproduction grâce à leur bioluminescence. Les soirs d’été, les mâles ailés volent et émettent des signaux lumineux pour que les femelles puissent les repérer. L’éclairage artificiel entrave les possibilités de leur rencontre et met ainsi en péril la survie de ces espèces. Mais elles ne sont pas seules, bien d’autres encore sont affectées massivement par l’invasion lumineuse.

Pour revenir à l’homme, si l’éclairage constant lui était bénéfique, comment expliquer l’usage de la lumière continue comme moyen de torture pour faire parler les détenus ?

L’observation des étoiles encore possible aujourd’hui dans les zones rurales, mais impossible en zones urbaines à cause des halos lumineux, deviendra-t-elle un jour qu’un souvenir amer?

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Le principe de précaution signée en 1992 à Rio préconise que nous n’attendions pas les effets négatifs pour agir.  Or, la solution première semble simple. Il faut redonner à la nuit, à la pénombre sa valeur et prendre conscience de sa nécessité pour la vie terrestre. Sur un plan plus pragmatique, il faut éviter l’éclairage de nouvelles zones et optimiser l’usage de la lumière artificielle en limitant sa durée, en réduisant son intrusion dans des zones n’en nécessitant pas et en adoptant de nouvelles technologies d’éclairages intelligents (LED à détecteurs de présence par exemple). Afin de sensibiliser le plus grand nombre à la pollution lumineuse, à la protection de la biodiversité nocturne et du ciel étoilé, l’événement « le Jour de la nuit » organisé chaque année depuis six ans en France organise des ateliers pédagogiques avec des scientifiques et invitent les villes à éteindre leur éclairage public. Elle oeuvrera cette année, le 20 septembre 2014, sur la présentation de la loi sur la transition énergétique au parlement prévu cet automne.

Pour faire réapparaître les lucioles […] il suffira de rendre à la nuit elle-même son pouvoir de latence et de prégnance. Il suffira de l’accepter. D’accéder à son pouvoir de visualité qui se nomme : l’obscur. George Didi-Huberman[1]

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(c) Tsuneaki Hiramatsu

Pour aller plus loin :

Le site de l’Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement Nocturnes

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(c) Pauline Brami

Sources:

[1] George Didi-Huberman, Lumière contre Lumière. Actes sud

Photographie en en-tête de Tsuneaki Hiramatsu

pollution lumineuse luciole

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