4-Espace, Poésie

feu extraterrestre


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Mon terrien,

la guerre que nous avons perdue a débuté. Quelque temps encore, nous jouerons les conquistadors, montant nos vifs météores pour chevaucher la fange que l’Eldorado dore. Quelques batailles encore, nous rebondirons entre les raquettes de la vie et de la mort, remontant de nos efforts opiniâtres mais résignés nos ressorts. Quelques offensives encore, nous combattrons toutes dents dehors, persévérants mais certains de ne jamais revenir au score. Puis, quand nous aurons épuisé notre énergie de feindre, quand le général troquera sa panoplie de soldat contre son costume de croquemort, nous irons, plastronnants picadors, passer la muleta du destin en simulant d’en ignorer l’inexorable sort.

Ne crois pas, mon éloigné, que l’absurdité de la guerre dicte la folie de mes mots : nous allons perdre la guerre car nous l’avons déjà perdue et avant que ma lettre ne te parvienne, déjà, le temps m’aura donné raison. L’issue est certaine, il ne reste à la fatalité qu’à décider des détails, la manière, l’instant, le nombre.

La campagne de HL-2909 est bien différente de celle de JS-0804. Ici, nos bombes d’antimatière sont inopérantes : aussitôt qu’elles explosent, elles sont englouties par la gueule de gigantesques vortex qui pullulent dans le vide. Sous cette atmosphère inerte, les balles-ondes refusent de sortir des canons de nos fusils et le noir plasma gluant recouvrant cette planète de gaz neutralise grandement nos munitions à concussion. Mais aucun de ces motifs n’est la raison de notre défaite annoncée : nous ne pouvons pas gagner, car ils ne peuvent pas perdre ; nous ne pouvons pas vivre car ils ne peuvent pas mourir.

Il y a quelques jours, mais je devrais parler en heures car il y a tant d’astres dans cette galaxie que la lumière est éternellement présente et illumine continuellement HL-2909 d’un éblouissant nimbe cuivré, d’où son surnom de planète aveugle, j’ai été le témoin d’une scène qui a formé en moi la certitude de notre débâcle.

Allongé sur le sol, abrité derrière mon dissimulateur, un couple de fumeroles valsant quelques centimètres au-dessus de l’extrémité de mon arbalète, j’observais à travers sa lunette le cadavre convulsant dont je venais de mutiler la beauté. A mesure que ramollissait la corne saillant de son front, sa bouche unissant ses deux crânes kaki écumait, vomissant sur son corps couleur pétrole des nappes que quatre hauts soleils irisaient. Jamais jusqu’alors je n’avais tué si splendide être, et je dois te confier mon absent, que j’accompagnais mon arme dans ses élans en la bandant et déchargeant le magma étincelant qui poudra ses cheveux de clairs astres de bronze. Alors que ma main gauche cherchait une flèche dans mon carreau pour soulager son agonie, une nouvelle créature s’immisça dans ma ligne de mire. Elle s’approcha du corps étendu et s’envola soudain, entraîné par sa queue qui s’élevait au-dessus de sa tête. Stupéfaits, transis de fascination et d’épouvante, mes yeux aimantés par cette majesté de clair métal ne m’appartenaient plus. D’abord je vis des mouvements furieux. Ensuite, j’entendis une miraculeuse musique. L’alien flottant agitait au-dessus de la dépouille ses mains, et puis ses bras, et jusqu’aux épaules, ciselant l’air mort, sculptant dans le vide massif d’invisibles arabesques onglées, enveloppant le néant de gestes de dentelle à la manière d’un chef d’orchestre. La sorcellerie commençait seulement. De sa queue tendue à en crever le ciel, s’échappait des sons lumineux, des arcs sonores et multicolores, des hélices aigües et rouges, des traits verts justes et faux, des spirales bleu grave, des volutes, des colonnes, et des serpentins, des lignes et des courbes, toutes colorées, toutes mélodieuses, comme une harmonie d‘artifices tiré depuis elle, qui s’en allaient s’enrouler, tournoyer autour du mort, l’emmitoufler, ricocher sur sa peau, et le traverser en tous sens. Il se souleva horizontalement, immobile à 1m du sol, porté par la musique, et peu à peu je vis s’entrouvrir ses écluses gelées. Le concert d’infinitésimales secondes qui parurent d’interminables siècles ranima ma victime. Je repoussai la flèche au fond du carreau, me levai, et rentrai au vaisseau, ébahi de cette médecine inouïe.

Mon séparé, comprends-tu désormais mes premières paroles ? Ces êtres sont presque immortels. Ils règnent sur des dimensions dont nous ne soupçonnions pas l’existence.

Condamné à mort ou à l’exil militaire, j’ai choisi la guerre dans l’espoir de racheter au combat mon retour vers toi. Il n’y aura pas de triomphe, ni de second voyage. Je te laisse mon ange la paix et le paradis. Console-toi : l’enfer de la guerre est peuplé de beaux soldats !

Ton feu extraterrestre.

anti manifeste 1 Pauline Brami

Texte : Jasper Vilin

Illustration: Pauline Brami

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