Quarante écus pour un arbre

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Ginkgo

 

A l’époque où la mort était une terreur, la bombe nucléaire – et particulièrement le désastre de Hiroshima et Nagasachi – était devenue, pour moi, l’archétype de l’horreur. Ce chaos ajouté aux millions de morts de la Seconde Guerre Mondiale représentait une peur enfantine certes peu banale mais bien réelle. Dans mon imaginaire, la représentation exacte de cette horreur était la petite fille courant pour échapper au bombardement d’une autre guerre, celle du Viêt Nam. Les enfants aimant à se faire peur je me suis faite raconter de nombreuses fois ces deux histoires tragiques et elles ont fini par se mêler. A elles deux, elles formaient à mes yeux le parfait scénario de l’extinction pure et simple de toute vie et par conséquent elles démontraient comment disparaîtrait notre espèce.

Jusqu’au jour où ma mère me livra une version de l’histoire qui dispersa les profonds nuages chargés de funestes présages sur l’avenir de l’humanité. Alors que chaque élément de vie avait disparu d’une zone géographique étendue autour d’Hiroshima et Nagasachi, un être vivant avait bravé la radioactivité du secteur. A peine un an après le bombardement, alors que tout n’était que désolation, un arbre repoussait à Hiroshima. Une feuille en éventail très graphique, un vert éclatant au printemps, un jaune doré à l’automne, c’était un Gingko Biloba. Cette nouvelle représentait pour moi comme la découverte d’une nouvelle Arche de Noé !

Ginkgo in the Sky

D’ailleurs, à bien y réfléchir, c’est peut-être même de ce bois que Noé fit son arche puisque ce courageux arbuste est un fossile vivant. Sa trace remonte au Jurassique ! Mais c’est bien plus tard qu’on lui donna ce nom légendaire d’arbre aux écus.

Plus exactement arbre aux 40 écus. Après tout quoi de plus normal, me direz-vous, compte tenu de sa belle couleur automnale et de ses feuilles aux formes si étranges, pourtant c’est son prix 25 guinées soit 40 écus qui lui valut son surnom.

Ceci étant l’art s’est chargé de lier les deux légendes relatives à son nom en faisant du Gingko un motif artistique prisé. Très représenté dans le monde flottant des estampes japonaises, il est repris ensuite par les artistes de l’Art Nouveau.

Ginkgo in automn, Yoshida Hiroshi (1929)
Ginkgo in automn, Yoshida Hiroshi (1929)

 

Les images flottantes sont des morceaux de vie. Une image qui s’applique bien au gingko, qui pourrait toutes les traverser, mais c’est sûrement son graphisme qui plait. La technique de l’estampe apprécie la feuille joliment nervurée de cet arbre. Le dessin fait sur bois transcrit un style très marqué fait de contours et d’aplats. Chantre du modernisme les estampes japonaises donnent une belle part à la nature qui est souvent un sujet en soi. Dans ce cadre, les arbres offrent une expression graphique et poétique qui les place au premier plan de ces représentations.

L’âge d’or de l’estampe coïncide en Occident avec l’apogée du paysage. En effet, au XIXème, l’arbre est sujet de l’école de Barbizon mais aussi des Romantiques. Ils sont parfois dégarnis mais n’en perdent pas pour autant leur poésie. Je pense notamment aux arbres de L‘abbaye dans une forêt de chênes de Caspard Friedrich ou encore son Chêne sous la neige.

 

Chênes sous la neige, Caspard David Friedrich
Chênes sous la neige, Caspard David Friedrich

 

Ce qui est également très présent à cette époque en Occident, c’est le regard sur le Japon et les estampes, plus particulièrement le traitement du végétal. Cet attrait pour l’arbre et la nature se réalise dans l’Art Nouveau où le végétal sort du tableau et s’étale dans la vie courante. Il y a bien entendu les stations de métro Guimard mais aussi le mobilier, les ustensiles de cuisine ou de coiffures et les bijoux.

 

20130409-gaillard
Broche à cheveux, Lucien Gaillard (fin XIXème)

 

Dans ce domaine le ginkgo est très présent. Par exemple, cette broche à cheveux de Lucien Gaillard reprend la forme évasée de la feuille pour y glisser une perle, la tige élancée retenant les cheveux. Lucien Gaillard est passionné du Japon aussi il exploite le motif caractéristique et élégant du ginkgo sur de nombreuses pièces. Ici il est à nouveau présent en émail vert et or sur un fond de velour, le raffinement absolu !

Ecrin, émail vert et or sur velour, Lucien Gaillard
Ecrin, émail vert et or sur velour, Lucien Gaillard

Le motif de l’arbre est visible aussi sur ce cabinet signé Emile Gallé, d’inspiration japonisante.

Cabinet, Emile Gallé
Cabinet, Emile Gallé

 

Pour l’Art Nouveau le gingko répond à la fois à l’exigence du végétal mais aussi à l’attrait de l’exotisme qui est une constante au XIXème siècle.

Aujourd’hui le gingko biloba fait partie du très sérieux cercle des plantes anticancer, grâce à ces incroyables vertus anti-oxydantes. Étrange destinée pour un arbre qui a bravé les dinosaures et la bombe nucléaire de devoir sauver son bourreau.

Ainsi mon intime conviction est que le gingko n’est pas seulement un arbre, de ses feuilles dorées et panachées émane quelque chose de divin. Dans sa grande bonté il accepte, bien que nous ne le méritons pas franchement, de nous prendre dans sa barque d’éternité. Vraiment mes amis, ce fossile est d’or !

gingko

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