2-Or

Lumière, richesse et splendeur des étoffes byzantines


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Le brocart, mariage subtil de la soie et de l’or, cher aux plus hauts dignitaires de l’Empire romain d’Orient n’en finit pas d’inspirer, saison après saison, les défilés contemporains des plus grandes maisons de couture.

Dans cette relecture historique d’un style emprunt d’hellénisme, d’orientalisme et de romanité, les maisons Chanel et Dolce & Gabbana ont offert à la « nouvelle Rome » de Constantin, un parfum d’éternité.

Une nouvelle Rome aux confins de l’Orient

An 395 : alors que l’empereur Théodose vient d’expirer, l’Empire romain se scinde en deux. Rome perd alors de sa superbe. La cité de Constantinople ne tarde pas à voir affluer de nombreuses familles patriciennes romaines séduites par le rêve d’un homme sorti victorieux de la bataille du pont Milvius.

Constantin Le Grand vient en effet de remporter une victoire décisive pour le contrôle de l’Empire face à Maxence grâce à un songe, selon lequel dit-on, un esprit l’exhorta à faire graver sur les boucliers de son armée un emblème semblable au chrisme – les deux premières lettres du mot « christ » selon l’alphabet grec – et de compléter de la maxime « par ce signe, tu vaincras ». L’armée de Maxence mise en déroute, Constantin peut désormais prendre le titre de Basileus Tôn Romaiôn  (« roi des romains »). Se sentant redevable de cette magie divine,  il se convertira au christianisme sur son lit de mort et posera les jalons d’un culte de bon aloi à Constantinople.

Mosaïque de l'entrée sud-ouest de la basilique Sainte-Sophie : l'empereur Justinien présentant la basilique ; la Vierge Marie et l'enfant Jésus ; l'empereur Constantin présentant la ville.
Mosaïque de l’entrée sud-ouest de la basilique Sainte-Sophie : l’empereur Justinien présentant la basilique ; la Vierge Marie et l’enfant Jésus ; l’empereur Constantin présentant la ville.

Contre toute attente, Constantin a choisi d’établir sa capitale sur les ruines de la cité antique de Byzance jadis fondée par des colons grecs originaires de Mégare. Le site, hautement stratégique, est admirablement situé à la croisée de l’Orient et de l’Occident, entre Mer Noire et Méditerranée, sur les rives de la Corne d’or et du Bosphore. Si l’empereur romain Septime Sévère avait pillé la ville, Constantin désirait désormais poursuivre les travaux d’un autre empereur romain, Caracalla, et lui rendre ainsi sa splendeur.

La proximité des carrières de marbre du Proconnèse sert son ambition de ressusciter la Rome impériale en y bâtissant de somptueuses villas et autres monuments. L’empereur s’emploie à perpétrer les us et coutumes en vigueur à Rome telles les distributions frumentaires, les jeux et les courses hippiques. Constantinople, la « ville de Constantin » finit par être consacrée « nouvelle Rome » par un décret impérial de 324.

La civilisation byzantine, résurgence de la civilisation romaine, plaque tournante du commerce de l’or et des étoffes précieuses, perdurera pendant onze siècles, traversant tout le Moyen Âge.

Reconstruction de Constantinople par Antoine Helbert.
Reconstruction de Constantinople par Antoine Helbert.

Constantinople, la gardienne du tissage en Europe

Le règne de Constantin est marqué par une effervescence intellectuelle et artistique. Avec lui le tissage de la soie prend une nouvelle dimension. Jusqu’à présent, les puissances européennes étaient en effet dépendantes d’une soie importée de Chine à l’état brut, au coût mirobolant. Conscient de l’enjeu que représente la production de textile, l’empereur se décider à charger deux moines de ramener des vers à soie. Ceux-ci s’exécutent et ramènent lesdits insectes dissimulés dans une canne creuse. C’est ainsi que les vers à soie et le Bombyx du mûrier font clandestinement leur apparition en Grèce en l’an 552.

L’élevage des Bombyx et la fabrication de la soie, devenus avec le temps, monopoles d’Etat, s’avèrent très lucratifs. Justinien soutient le développement des activités commerciales en dotant sa capitale, Constantinople, d’ateliers impériaux servant des clients parmi les plus illustres. Dès lors, brocarts et damassés byzantins deviennent une référence dans toute l’Eurasie.

Outre ses tissages exceptionnels, Constantinople se distingue également par son architecture, dont les décors et matériaux font écho aux précieux textiles. Au VIème siècle, Justinien se fait le chantre de l’orthodoxie chrétienne en bâtissant une basilique dédiée à la sagesse divine – Hagia Sophia -, Sainte-Sophie qui représentera aux yeux des archéologues, l’expression la plus complète, avec l’abside de Ravenne, de la somptuosité des étoffes du costume byzantin.

Les mosaïques qui ornent de part en part la basilique – aujourd’hui mosquée – proviennent d’un art typiquement oriental consistant en un savant assemblage de petits cubes émaillés aux coloris vifs mêlant oxydes métalliques à de la pâte de verre, intercalant cubes de nacre et de marbre ou encore, appliquant feuilles d’or et d’argent à la surface des cubes. Elles rappellent les entrelacs de fils précieux qui composent les étoffes produites par la cité.

1. Nef de l’abside Saint-Vital de Ravenne  2. Détail de la mosaïque du « cortège des saintes »,  basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne.
1. Nef de l’abside Saint-Vital de Ravenne
2. Détail de la mosaïque du « cortège des saintes », basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne.

L’opulente majesté de la cour de Byzance

Les fresques recouvertes de mosaïques des églises San Vitale de Ravenne et Sainte-Sophie d’Istanbul donnant à voir saints, vierges et membres de la cour, sont les seuls témoins encore visibles du style vestimentaire byzantin.

Le costume byzantin s’est appuyé, pour une large part, sur l’appétence de l’Orient pour les joyaux, l’or, la soie et les tissus aux couleurs chatoyantes. Ainsi il n’était pas rare d’apercevoir des vêtements peints retraçant des scènes entières de la vie du Christ. Selon l’évêque Astérios d’Amasée, les dignitaires impériaux étaient semblables à des  « murs peints ambulants ». Ils portaient en effet de somptueuses étoffes de laine ou de soie aux mille coloris, souvent chamarrées de fils d’or ou d’argent mêlés dans la trame, parfois ornées de pierres précieuses.

Planche illustrée du costume byzantin figurant notamment l’empereur Justinien et son épouse Théodora, Costumes de toutes les nations, Albert Kretschmer, 1882.
Planche illustrée du costume byzantin figurant notamment l’empereur Justinien et son épouse Théodora, Costumes de toutes les nations, Albert Kretschmer, 1882.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, si la cité de Constantinople était décrite comme la « ville d’or » en référence aux coupoles dorées de ses cinq cents églises et aux toits argentés de ses palais seigneuriaux, seule une minorité côtoyait la richesse, à savoir, les hauts fonctionnaires, les propriétaires terriens et les militaires.

Les personnes de condition modeste étaient simplement revêtues d’une tunique et d’un himation.

L’himation est un vêtement d’extérieur assimilable à un manteau. C’est une sorte de foulard brodé, posé sur l’épaule gauche et noué à la taille, que l’on laissait pendre dans le dos avant de le faire passer sous le bras droit. Ces manteaux étaient agrafés à l’aide d’une fibule afin de ne pas entraver les mouvements du corps. Le port de l’himation sans tunique était synonyme de pauvreté. Seules les personnes bien nées étaient en mesure d’acheter des étoffes faites de soie et de coton d’Egypte, le peuple se contentant du lin.

La tunique romaine, semblable au chiton des grecs, compose l’élément de base du costume byzantin.

Elle est portée à même la peau et constitue le sous-vêtement des plus riches. Ces derniers l’associent généralement à la dalmatique, tunique dessinant une ligne en T aux manches amples.

Apanage de l’empereur, le pallium – robe longue couvrant les chevilles, inspirée du drapé de l’himation grec et de la toge romaine – pouvait cependant être également porté par certains hauts dignitaires : les douze officiers principaux, les membres de la garde rapprochée et les archanges, sujets récurrents des mosaïques.

Le paludamentum, quant à lui, est un manteau assorti d’un superhumeral, col serti de pierreries ou de perles.

Le rouge de vérité divine, ou pourpre, prisé par les romains et couleur liturgique renvoyant au sang versé par le Christ, se décline à la cour de Constantinople sur des bottes et autres chaussures brodées de perles. Sa teinte était auparavant obtenue grâce au murex, petit crustacé issu des côtes phéniciennes. Privilège des empereurs romains mais pouvant être portée par petites touches par les sénateurs, prêtres et autres seigneurs, la pourpre hyacinthine ne tombe pas en désuétude à la cour de Constantinople, bien au contraire. Une loi somptuaire réserve l’usage de ce rouge violacé à la seule famille impériale.

Les paroles éloquentes de l’épouse de Justinien, Théodora, témoignent de sa place prépondérante dans la garde-robe impériale : « Me préserve le ciel de vivre un seul jour dépouillée de la pourpre dont il m’a revêtue ». Influente épouse de Justinien, Théodora était une ancienne danseuse doublée d’une courtisane. Ses parures immortalisées dans la pierre donnent à voir une exubérance jamais égalée.

Détail de la mosaïque « Théodora et sa suite en costume d’apparat », Abside Saint-Vital de Ravenne. L’impératrice porte ici un paludamentum pourpre orné d’une collerette constellée de pierres précieuses, le superhumeral. Sa tête est coiffée d’une couronne dotés de perles de visage dites praipendula.
Détail de la mosaïque « Théodora et sa suite en costume d’apparat », Abside Saint-Vital de Ravenne.
L’impératrice porte ici un paludamentum pourpre orné d’une collerette constellée de pierres précieuses, le superhumeral. Sa tête est coiffée d’une couronne dotés de perles de visage dites praipendula.

A Constantinople, le costume féminin  se compose de la stola, qui, à la différence de la tunique et de la dalmatique, n’est pas unisexe.  Ce costume typique de la femme romaine est une grande robe à manches tombant jusqu’aux pieds et retenue à la taille par une ceinture à crochet.

Les coiffures très élaborées des riches romaines se composent de coiffes matelassées – propoloma– et perles de visage – praipendula – d’ordinaire accrochées à une couronne incrustée de bijoux.

Détail de la mosaïque  du cortège des saintes dit « les Panathénées du christianisme », Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne, vers 550.
Détail de la mosaïque du cortège des saintes dit « les Panathénées du christianisme », Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne, vers 550.

 

Une magnificence ressuscitée par la Haute Couture

 

L’actrice italienne Gianna Maria Canale campe l’intriguante Théodora dans le film de Riccardo Freda, Imperatrice di Bisanzio (1954) aux cotés de Justinien interprété par George Marchal.
L’actrice italienne Gianna Maria Canale campe l’intrigante Théodora dans le film de Riccardo Freda, Imperatrice di Bisanzio (1954) aux cotés de Justinien interprété par George Marchal.

Les femmes de Constantinople cachaient leurs chevilles sous des robes amples dotées d’un haut col rond et de manches étroites où franges et poignets pouvaient être brodés.

Les maisons Dolce & Gabbana et Chanel se sont adonnées à une relecture de cette époque, la vision d’une civilisation byzantine solaire faite d’or et de mosaïques dorées semblant faire l’unanimité. Les modèles, à l’instar de la superstar des péplums italiens, Gianna Maria Canale , dans le film Imperatrice di Bisanzo de Riccardo Freda (1954), apportent une touche glamour contemporaine qui ne manque pas d’éclat.

1. Mosaïque « empereur Constantin Monomaque et l’impératrice Zoé présentant des offrandes au Christ », galerie sud de la basilique Sainte-Sophie.  2.  Détails du défilé  automne-hiver 2013 signé Dolce & Gabbana.
1. Mosaïque « empereur Constantin Monomaque et l’impératrice Zoé présentant des offrandes au Christ », galerie sud de la basilique Sainte-Sophie.
2. Détails du défilé automne-hiver 2013 signé Dolce & Gabbana.

 

La maison italienne Dolce & Gabbana, puisant d’ordinaire son inspiration dans un cinéma néoréaliste italien à la sensualité fougueuse, avait créé la surprise pour sa collection automne-hiver 2013 avec des pièces  inspirées des mosaïques byzantines et vénitiennes de la cathédrale de Monreale, près de Palerme. La maison aux racines siciliennes est connue pour adapter des vêtements féminins traditionnels. Le catholicisme et le brocart sont omniprésents dans l’imagerie byzantine et récurrents chez Dolce & Gabbana. Domenico Dolce et Stefano Gabbana ont ainsi réinterprété les vêtements peints de l’ancien temps, figurant des scènes de la vie du Christ sous forme de robes en soie aux détails mosaïque à dominantes dorées.

Photos du défilé Chanel des métiers d’art Printemps-été 2010 « Paris-Byzance ».
Photos du défilé Chanel des métiers d’art Printemps-été 2010 « Paris-Byzance ».

Dans son défilé Métiers d’Art printemps-été 2010 intitulé « Paris-Byzance »,  Karl Lagerfeld avait renouvelé sa vision de la femme Chanel  en donnant au tweed galonné cher à Mademoiselle des allures de costumes d’apparat byzantins. Karl Lagerfeld,  féru d’histoire, s’est employé à  rendre hommage à l’impératrice Théodora à travers des codes byzantins traduits dans la contemporanéité et mêlés à ceux de la maison Chanel.

Le génie de Karl a ainsi résidé en la réinterprétation d’une période historique qui s’ancre parfaitement dans l’ADN de la maison douairière. Ainsi l’usage des tiares à praipendula, parures de tête ornées de perles caressant le visage signées Maison Michel et des maniakis, colliers de perles,  remarquable coquetterie des belles byzantines, fait écho au goût prononcé de Gabrielle Chanel pour les bijoux fantaisies et le charme mystérieux de l’Orient.

Les bijoux rehaussés de perles fines et les robes maculées de blanc des princesses byzantines se fondent parfaitement dans l’univers de Gabrielle Chanel. Cette profusion de sautoirs, perles et autres chaînes dorés est un clin d’œil renvoyant à un technique propre à la maison : dans la tradition Chanel, les ourlets étaient lestés de chaînes de métal pour assurer un exceptionnel tombé des robes et vestes emblématiques de la maison.

Plusieurs siècles après, les fastes de Byzance n’ont rien perdu de leurs pouvoirs d’attraction même si les cubes émaillés d’hier ont cédé la place aux sequins d’aujourd’hui.

La chanteuse Katy Perry vêtue d’une robe fourreau Dolce & Gabbana d’inspiration byzantine au MET ball 2013 à New York.
La chanteuse Katy Perry vêtue d’une robe fourreau Dolce & Gabbana d’inspiration byzantine au MET ball 2013 à New York.
L’impératrice Théodora au Colisée, Jean-Joseph Benjamin Constant, huile sur toile, collection privée.
L’impératrice Théodora au Colisée, Jean-Joseph Benjamin Constant, huile sur toile, collection privée.

 

Sources bibliographiques:

BODET-KOKKINAKI Arta, L’âge d’or de l’art byzantin (p.65-91) Histoire de l’art : la grande aventure des trésors du monde Tome III, Grange Bateliere, 1973

BESSET Frédéric, GARDIN Nanon, JACQUIN Philippe, MARUEJOL Florence, TRASSARD François, Constantinople : La nouvelle Rome de Justinien (p.80-81), Les hauts lieux de l’Histoire du monde, Editions France Loisirs, 1999

BINGHAM Jane, Le Monde médiéval, Editions Usborne

Collectif, The byzantine dress, article Wikipedia

Collectif, Dossier Orient-Occident, musée national du Moyen-âge de Cluny

Collectif, Le costume byzantin, Fashion : la mode à travers l’Histoire, DK Publishing , Editions Prisma, 2013

Collectif, Dix siècles de mode (p. 68),Globerama : Histoire des arts, Casterman, 1964

DEQUEKER-FERGON Jean-Michel, La conversion de Constantin (p. 20-21), la prise de Constantinople (p. 54-55) Europe : Les rendez-vous d’une histoire, Hatier, 1994

MOURRE Michel, L’empire byzantin (p. 193-198), Constantin 1er (p.307), Justinien 1er (p.758) Théodora (p.1309) Le petit Mourre : dictionnaire d’histoire universelle, 2004

DEENY Godfrey, Dolce & Gabbana : une collection byzantine, Madame Figaro

GACHET Sophie, Compte-rendu défilé Dolce & Gabbana, Tendances de mode, février 2013

HURET Lise, Compte-rendu défilé Chanel : Paris-Byzance, Tendances de mode, décembre 2010

NEYT Jennifer, Compte-rendu défilé Chanel: Paris-Byzance, Vogue France

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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