Mademoiselle Chanel avait la tête dans les étoiles

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Mark Shaw, photo de Coco Chanel dans son appartement parisien, 31 rue Cambon, pour Life Magazine 1957

Traversant d’une marche décidée les arcades de la rue de Rivoli, mes pas résonnent sur le pavé désert de la ville endormie. Je m’engouffre dans un embranchement en angle droit, suivant le tracé d’une rue aux faibles lueurs jaunies. De cette artère interminable j’entrevois à peine l’allure austère et intimidante de la façade de la Cour des Comptes, continuant ma course en prenant soin de ne pas chuter sur l’asphalte détrempé. Il commence à se faire tard et le sommeil se montre de plus en plus pressant. Cherchant en vain ma direction à l’aide d’un plan froissé, je suis tiré de ma douce somnolence par une voiture cherchant à se frayer un chemin avec une certaine célérité. Je me déporte sur le côté gauche du trottoir glissant. Le véhicule s’engouffre alors plus loin dans la nuit et le silence resurgit.

Intrigué par l’état de mes souliers j’aperçois tout à coup dans le reflet de la flaque la silhouette d’une femme au balcon du second étage. Je discerne sans mal l’impression rêveuse et l’allure altière de cette présence nocturne qui semble laisser échapper de légères volutes de fumée. Que peut-elle donc contempler dans cette nuit sans lune ? Et à quoi pense-t-elle, seule dans l’air du soir, rue Cambon ?

Toujours est-il que cette apparition au regard scrutant par dessus les toits de Paris m’amena à cette déduction : Mademoiselle avait la tête dans les étoiles.

Gabrielle Chanel - 1937 - © Horst
Gabrielle Chanel – 1937 – © Horst

Faut-il préciser que la « nuit », cette parenthèse opportune face aux nuisances diurnes, représenta pour la couturière émérite une intarissable source d’inspiration ?

Bien malin celui qui réussit à décortiquer sans difficulté le processus créatif de l’artiste, en particulier quand cette illustre figure a priori si familière n’en reste pas moins nimbée d’un insondable mystère.

Permettez-moi donc de relever ce défi et de vous conter la fascination de Gabrielle Chanel pour l’astrologie et le ciel étoilé de Paris.

Inside Chanel - Mademoiselle Chanel et le Diamant
Inside Chanel – Mademoiselle Chanel et le Diamant

UNE FASCINATION COSMIQUE

Mon intérêt pour le sujet fut piqué au vif par la sortie tonitruante, l’année passée, de la relecture d’une icône horlogère du XXIème siècle : la J12. En effet à l’occasion des 10 ans de l’icône toute de céramique blanche vêtue, la Maison Chanel venait de créer la « Moonphase ». Dès lors une nouvelle vision émergeait, celle du reflet de la lune dans l’écume des vagues et des voiliers que chérissait tant la célèbre couturière. Cette navigation incertaine face à l’immensité marine, à laquelle s’adonnaient les compétiteurs de l’America’s Cup – dont les bateaux portaient pour dénomination le code J12 – était à l’image du parcours de Gabrielle Chanel, mêlée d’audace, de persévérance et d’inconscience.

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Montre J12 Moonphase 2013 – Détail – © Chanel

Malgré une enfance meurtrie, Gabrielle est née sous une bonne étoile, le 19 août 1883. Elle a héritée de la combativité de son signe astrologique : le lion.

Ce faisant, elle a réussi à dépasser le déshonneur de la misère et de l’abandon paternel pour devenir elle-même une étoile, un astre éclairant le ciel de mille feux.

Selon ses propres termes, cette femme d’affaires de talent à l’ambition chevillée au corps affirmait sans détour « je veux être de ce qui arrive ».

Le motif étoilé, elle le devrait aux pavés ornés de symboles templiers que ses pieds foulaient dans la froideur et l’atmosphère de recueillement du couvent d’Aubazine, pour se rendre à la messe matinale : « Tous les matins (…), elle emprunte un long couloir pavé de galets polis organisés en motifs géométriques : croissant de lune, étoiles à cinq branches, croix de Malte », explique l’écrivain Vincent Meylan, auteur de « Chanel joaillerie » aux éditions Assouline. C’est ici même, en Corrèze donc, en ce lieu où son père l’avait abandonnée, qu’elle perçut dans les vitraux médiévaux le double C entrelacé qui allait devenir son blason. Les nonnes l’initièrent d’ailleurs à la couture et marquèrent profondément Gabrielle, qui s’appropria l’ascèse monacale pour la traduire en épure vestimentaire.

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Inside Chanel – Mademoiselle Chanel et le Diamant

Soucieuse du confort à une époque où le style édouardien étouffait la féminité de ses conventions corsetées, elle accorda un traitement de faveur à une non-couleur ténébreuse en diable, celle de la nuit, le noir, jusqu’alors apanage des participants aux cérémonies endeuillées et aux domestiques habitant les chambres de bonnes des hôtels particuliers.

Elle devint très vite l’instigatrice de la sublimation des parisiennes avec sa petite robe noire dont l’ombrage étincelant portait en lui la magnificence insoupçonnée des grands soirs.

LES SONGES DE GABRIELLE : HEURES FUGACES AUX CONTRETEMPS DU JOUR

Si Gabrielle vivait le jour dans son appartement situé au 31 rue Cambon, qui lévitait entre sa boutique et ses ateliers, elle passait ses nuits dans sa chambre attitrée du Ritz, au 227-228, dont la vue donnait sur l’arrière de la place Vendôme, loin des regards indiscrets.

Alors que sa chambre du Ritz était pour elle semblable, par sa blancheur immaculée, à une chambre d’hôpital, son appartement d’en face, rue Cambon, possédait un cachet orientaliste principalement conféré par ses paravents en laque de Coromandel figurant, ça et là, bouquets de camélias ou service à thé que son détracteur initial, Paul Poiret n’aurait pas renié.

Gabrielle Chanel parmi les paravents en laque de Coromandel qui ornent l'appartement de la rue Cambon.
Gabrielle Chanel parmi les paravents en laque de Coromandel qui ornent l’appartement de la rue Cambon.

Ces paravents aux teintes sombres et dorées étaient pour elle une manière de reconstituer sa maison partout où elle séjournait notamment à la Pausa, où elle tenait des dîners avec ses amis artistes.

De nos jours, quiconque visitera l’appartement privé sera stupéfait de voir à quel point le temps semble suspendu au milieu des miroirs, coussins matelassés, paravents de bois, boules de verre, statues de Bouddha et lustres en cristal à pampilles.

La maison Chanel continue de s’inspirer de l’esprit des lieux, en témoigne le design de la montre J12, qui arborait à l’origine des volumes composés d’acier et de céramique noire inspirés de deux guéridons en laque qui meublaient son appartement.

Pour Bruno Pavlovski, président des activités mode Chanel « L’appartement permet à tous les créateurs de la maison de se ressourcer, c’est une façon de ne jamais oublier de la sentir et de la voir. Elle était tellement en avance sur son temps qu’elle reste très actuelle. »

Depuis la mort de «Boy», Gabrielle Chanel trompait sa solitude dans des réceptions en tout genre et s’évadait dans la lecture des ouvrages qui emplissaient sa bibliothèque. Son souvenir hantait ses nuits de même que son mariage en rêve demeura inachevé. Elle trouvait alors dans les pratiques ésotériques auxquelles il l’avait jadis initiée un certain réconfort.

Ainsi, elle avait pour habitude d’attirer la félicité à elle en touchant régulièrement la pierre météoritique qui ornait son appartement.

Boy Capel initie Coco Chanel à l'ésotérisme, dont les symboles récurrents deviendront des sources d'inspiration dans ses collections.
Boy initia Coco Chanel à l’ésotérisme, dont les symboles deviendront des sources d’inspiration récurrentes dans ses collections. Source : Inside Chanel – Coco.

 « Boy », c’était l’affectueux sobriquet dont elle avait affublé Arthur Capel, celui pour qui son amour ne perdit jamais de sa fougue. Icône inspirante pour la créatrice, ce fut lui sans doute qui fut son étoile, cette lumière qui perce l’obscurité, apaise, rassure et guide. Il lui fournira d’ailleurs les fonds nécessaire à l’ouverture de « Chanel Modes », la boutique du 21 rue Cambon.

L’usage du tweed et de la flanelle, signature récurrente des collections de Gabrielle Chanel trouve son origine dans les polos que revêtait Boy lors de ses parties de golf. De même, la forme du flacon du « parfum de femme à odeur de femme » conçu par Ernest Beaux, N°5, n’est pas sans rappeler les flasques de whisky que celui-ci affectionnait tant.  Faut-il y voir une appropriation de sa virilité sécurisante ?

Pour Gabrielle, les nuits avaient, auparavant, des parfums d’amour, et son style d’avant-garde était tout droit emprunt des vêtements qu’elle chipait dans le dressing de ses amants.

Gabrielle Chanel et l'un de ses amants, Serge Lifar. Photo Jean Moral © Brigitte Moral
Gabrielle Chanel et l’un de ses amants, Serge Lifar.
Photo Jean Moral © Brigitte Moral

Mais la nuit pouvait aussi être le théâtre d’angoisses existentielles. A-t-elle vraiment réussi à tirer un trait sur  la honte que lui a inspiré son enfance modeste et itinérante chez les camelots cévenols, la mort de sa mère sous ses yeux ou bien encore l’abandon par son père ?

Si le noir était devenu, sous ses doigts, élégance et renoncement à la vanité du monde, a-t-il pour autant perdu son signifiant de ténèbres originelles, de deuil et de voyage sans retour ?

L’ÉVEIL D’UNE FAISEUSE DE RÊVES ÉTOILÉS

Dans un entretien pour le journal L’Intransigeant, Gabrielle Chanel avait manifesté, durant les années folles, sa passion débordante pour les astres cosmiques par ces quelques mots : « J’ai voulu couvrir les femmes de constellations. Des étoiles de toutes les dimensions pour étinceler dans les chevelures, des franges, des croissants de lune. Voyez ces comètes dont la tête brillera sur une épaule, et dont la queue scintillante va glisser derrière les épaules pour retomber en pluie d’étoiles sur la poitrine ».

Elle puisait dans la symbolique astrale l’intemporalité qu’elle a sans cesse souhaité donner à sa maison et à chacune des pièces composant ses collections. L’étoile, trait d’union entre Antiquité et contemporanéité, toujours redessinée, modernisée et stylisée, se détachant sur la toile noire de la nuit, était toute destinée à devenir l’un de ses motifs privilégiés.

Collier Nuit de Diamants, Comète. Collection "1932" ©Chanel
Collier Nuit de Diamants, Comète. Collection « 1932 » – © Chanel

L’approche innovante du bijou initiée par Gabrielle Chanel résidait dans le remplacement des pierres précieuses par le cristal et les verreries multicolores. Ses bijoux fantaisie, réalisés avec le concours de la Maison Gripoix, établissement passé maître dans l’art de la taille du verre, vinrent compléter sa collection de chapeaux, par laquelle l’aventure avait commencé.

Le succès fut si grand que la Diamond Limited Corporation, basée à Londres, exhorta la couturière à redonner au diamant son éclat.

Carton d’invitation pour l’exposition « Bijoux de Diamants » (1932)

Inspirée par la nuit, et notamment par un ciel strié d’étoiles clignotantes dans lequel s’était installé un croissant de lune brillant alors qu’elle descendait l’Avenue des Champs-Elysées, Gabrielle organisa, en 1932, l’exposition « Bijoux de diamants » qui mettait notamment en lumière un collier sans fermoir épousant l’arrondi du cou, dénommé « comète ».

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Collier Comète original – Chanel (1932)

Des bijoux incroyables d’audace, transformables, ruisselant sur les mannequins de cire telle la pluie d’étoile dont Gabrielle Chanel avait voulu couvrir les femmes, firent l’admiration des élégantes du tout Paris : « Voyez ce collier, vous pouvez en faire à l’instant trois bracelets et une broche ».

Exposition "Bijoux de Diamants" (1932) ©André Kertész @Vogue Paris
Exposition « Bijoux de Diamants » (1932) ©André Kertész

A l’issue de l’exposition, les bijoux furent démontés, sur ordre de la Chambre syndicale des joailliers, et les diamants restitués à la Diamond Limited Corporation. Il était encore impensable, alors, pour le monde des joailliers de tradition, qu’une couturière puisse réellement et durablement créer des bijoux de pierres précieuses. La collection n’avait été encouragée et tolérée que parce qu’elle était considérée comme un événement éphémère ayant pour unique objectif de relancer l’achat de diamants freiné par la crise des années 1930.

Une seule pièce fut conservée : la broche Comète, dont l’étoile devint officiellement le symbole du département joaillerie de la maison lors de sa création en 1993.

Broche comète Chanel, réalisée en 1932 pour la collection « Bijoux de Diamants » © Corinne Jeammet
Broche comète Chanel, réalisée en 1932 pour la collection « Bijoux de Diamants » © Corinne Jeammet

La Maison Chanel rendit hommage, en 2012, aux bijoux de diamants, cette pierre qui « représente, avec sa densité, la valeur la plus grande sous le plus petit volume », selon les mots de sa fondatrice, au travers la Collection 1932, célébrant ainsi en grande pompe le 80e anniversaire de l’exposition du Faubourg Saint-Honoré.

Ce fut l’occasion de rééditer le collier « comète » rebaptisé « étoile filante » avec ses 85,5 carats de diamants se prolongeant par de précieuses chaînes fixées à une étoile amovible, mais aussi de créer la bague « cosmos », la broche « céleste » ou encore de décliner le lion astrologique sous forme de sautoir.

Collection "1932"
Collier Etoile Filante – Collection « 1932 » © Chanel

Une exposition privée intitulée « Chanel Haute Joaillerie » fut organisée dans un planétarium éphémère installé au Musée du Quai Branly et certaines pièces furent même présentées à la Biennale des antiquaires.

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Biennale des Antiquaires 2012, Chanel – Collection « 1932 », Constellation du Lion : Lion de Quartz, comète de diamants et diamant jaune 32 carats.

L’étoile, emblème d’émancipation, d’« élévation du temps », d’intemporalité et d’onirisme, n’en finit pas d’inspirer les créateurs, qui choisissent désormais d’extraire de celle-ci une imagerie régressive nimbée d’une insouciance somme toute enfantine.

Kristen Stewart dans la Campagne Pré-Automne 2014 ©Chanel
Kristen Stewart dans la Campagne Pré-Automne 2014 © Chanel

Je finirais sur cette note de Gabrielle Chanel : « La vie qu’on mène est toujours peu de chose. La vie qu’on rêve, voilà la grande existence parce qu’on la continue au-delà de la mort. » Mademoiselle avait la tête dans les étoiles.

Si vous désirez prolonger l’expérience de la légende Chanel, rendez-vous début 2015 à l’occasion de la réouverture du Ritz pour voir la chambre du palace qu’occupait Gabrielle. Pour les moins patients, vous pourrez admirer les dernières réalisations joaillières de la Maison lors de la Biennale des antiquaires du 11 au 21 septembre 2014.

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