Evolution de la lumière dans l’art

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La lumière rend visible les choses, et en conséquence elle concentre l’attention de l’homme depuis les origines comme l’attestent des sites tels que Stonehenge, dont les recherches récentes ont montré le rôle en tant qu’observatoire astronomique, ou encore des cavernes et tombes du néolithique alignées de manière à recevoir la lumière à un emplacement précis lors du solstice d’été, comme au tumulus de Newgrange en Irlande.

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Solstice at Newgrange
Credit: Photographie de Cyril Byrne – Courtesy of The Irish Times

Si elle est au centre de l’intérêt des artistes et en constitue le matériau essentiel, son approche et les nombreuses représentations symboliques qui lui sont rattachées diffèrent au fil des siècles. Ainsi de nombreuses œuvres chrétiennes signifient le caractère divin de la lumière, celle-ci émanant directement de Dieu. La Nativité du Maître de Flémalle et conservée à Dijon montre par exemple des rayons de lumière, représentés à l’aide d’or, émanant de l’Enfant et éclipsant les lumières environnantes, selon les visions de Brigitte de Suède, une mystique dont les écrits ont induit de nouveaux schémas iconographiques. Odilon Redon fait aussi émaner une lumière de ses personnages profanes, mais d’une manière plus diffuse et subtile encore, leur donnant ainsi une dimension mystique.

Maître de Flémalle, Nativité (détail), huile sur panneau, v. 1425, 84cm x 70cm, Dijon, Musée des Beaux-Arts
Maître de Flémalle, Nativité (détail), huile sur panneau, v. 1425, 84cm x 70cm, Dijon, Musée des Beaux-Arts

Si la lumière rend visible les choses, c’est aussi elle qui en révèle la nature, et c’est la conception de la lumière qui se retrouve chez Jan van Eyck, le premier artiste suite au Maître de Flémalle à tourner les portraits de trois-quarts pour révéler le volume du visage et les structures des matières grâce à un éclairage latéral.

Avec l’émergence du paysage comme genre pictural autonome, les artistes du XVIIe siècle accordent une attention particulière à la lumière et aux effets atmosphériques, principalement Claude Lorrain. Avec les impressionnistes cette attention à la lumière aboutit à de nouvelles préoccupations, celle de rendre l’atmosphère d’un moment précis. Claude Monet est certainement l’artiste ayant poussé ces recherches le plus loin, et sa série de la cathédrale de Rouen en offre l’exemple le plus abouti.

L’invention de l’électricité et de l’éclairage électrique a inscrit un tournant radical dans l’histoire de l’art en ce que la lumière devient autonome. Les artistes du XIXe qui connaissent l’émergence de cette nouvelle source de lumière vont s’attacher à en retranscrire l’éclairage particulier, beaucoup plus froid et cru que la lumière solaire. Manet et Degas, par ailleurs rivaux dans ces nouvelles recherches, sont passés maîtres dans l’art de dépeindre ces intérieurs éclairés par des lumières artificielles, que ce soient des cabarets, des théâtres, des cafés, l’opéra. L’éclairage électrique a ainsi favorisé les recherches picturales amenant à de nouvelles techniques pour retranscrire cette lumière au gaz altérant les couleurs. Ainsi pour la Répétition d’un ballet sur la scène (1874, œuvre conservée au musée d’Orsay de Paris), Degas utilise un camaïeu de bistres allant du blanc jauni au brun sourd pour indiquer le dégradé de lumière induit par l’affaiblissement de la lumière. Ainsi Degas comme Manet avec notamment son Bar aux Folies-Bergère (1881, Courtauld Institute de Londres) sont les principaux artistes de ce Paris nocturne, devenant des artistes du réel et cette vie moderne, si chère à Baudelaire. Il en résulte des peintures et pastels figurant parmi les plus belles œuvres de l’histoire de l’art.

 Pour autant le public contemporain pense peut-être en premier lieu à Hopper lorsqu’on parle d’éclairage artificiel (le succès récent de l’exposition Hopper au Grand Palais de Paris semble le confirmer), le peintre américain s’étant fait le spécialiste dans la dépiction de cette lumière blafarde et crue caractéristique de l’éclairage public et intérieur américain des années 1940 et 1950, comme il se peut voir dans Nighthawks, œuvre de 1942 conservée au Art Institute de Chicago.

Edward Hopper, Nighthawks, 1942, huile sur toile, 84 cm x 152cm, Chicago, Art Institute of Chicago
Edward Hopper, Nighthawks, 1942, huile sur toile, 84 cm x 152cm, Chicago, Art Institute of Chicago

Avec l’autonomisation de la lumière par l’invention de l’éclairage artificiel, la lumière est parfois utilisée par certains artistes comme le médium même de l’art, principalement dans le light art. László Moholy-Nagy, le photographe membre du Bauhaus en est considéré comme l’un des pères grâce à son Licht-Raum Modulator de 1922, œuvre combinant lumière et pièces en mouvement pour rendre le visiteur actif et le sortir de son attitude contemplative, dans une obsession que l’on retrouve chez plusieurs artistes de l’époque. En effet l’œuvre ne peut se comprendre qu’en l’observant sous différents angles de vu qu’il s’agit d’une pièce en trois dimensions et en mouvement. Il s’agit également d’instaurer une réflexion sur les différents points de vue. Ainsi avec le light art la lumière devient sculpture grâce aux tubes de lumière et notamment les néons, médium utilisé pour la première fois par l’artiste argentin Gyula Kosice en 1946, qui s’est par la suite spécialisé dans les sculptures de lumière et les sculptures hydrocinétiques.

Le vitrail médiéval est la première forme artistique à utiliser la lumière comme médium en tant que tel, mais elle y reste subordonnée au vitrail lui-même, bien que ce dernier ne révèle son entière beauté que lorsque des rayons de lumière le transpercent, instaurant une explosion de couleurs. Si le vitrail médiéval ne crée pas la lumière, il l’utilise pour révéler son art figuratif. Art des églises, le vitrail est l’art sacré par excellence au Moyen Age, justement parce qu’il n’est révélé que par cette lumière d’origine divine. Il est par ailleurs à l’origine d’une explication sur la virginité de Marie suite à la conception : le Verbe pénètre Marie sans atteindre son intégrité physique de la même manière que la lumière traverse le vitrail sans l’altérer.